Un Candide de Bernstein jubilatoire à l'Opéra de Marseille !

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A peine sorti des représentations de Simon Boccanegra, le public de l’Opéra de Marseille se voit offrir une représentation (sous forme concertante) du rare Candide de Leonard Bernstein, en souvenir du grand compositeur américain qui aurait eu 100 ans cette année. Devant l’extraordinaire qualité de l’exécution vocale et instrumentale, c’est revigoré, le sourire aux lèvres et de la musique plein la tête qu’il a quitté les murs du superbe bâtiment Art Déco !  

Profitons de l’espace libéré (pour notre plume) par l’absence de mise en scène pour rappeler au lecteur l’incroyable histoire du héros éponyme : Candide, fils bâtard du Baron Thunder-Ten-Tronckh, a grandi dans leur château de Westphalie. Il aime Cunégonde, la fille du Baron, et n’est pas loin de partager l’avis de Pangloss, le précepteur de la maison, qui estime vivre dans le meilleur des mondes possibles. Surpris alors qu’il embrasse sa cousine, il est chassé du château. Commencent alors des aventures qui le mènent successivement sur un champ de bataille, à Lisbonne où l’on brûle des hérétiques, à Paris, à Buenos Aires, dans une mission jésuite, au cœur d’un Eldorado précolombien, à Surinam, sur un bateau retournant en Europe, et finalement dans une petite ferme proche de Venise (autant dire que c’est plus facile à écrire qu’à mettre en scène !...). Au fil de ses péripéties, il croise plusieurs fois Pangloss, toujours aussi optimiste, Maximilien, le fils du Baron, Pâquette, la servante, et n’en finit pas de perdre et de retrouver Cunégonde qui, en compagnie d’une Vieille Dame, a depuis longtemps perdu sa vertu et ses illusions. Les jeunes gens décideront pourtant, au terme de leurs aventures, de vivre ensemble en cultivant leur jardin, conscients qu’ils ne sont tous deux « ni purs ni sages ni bons »…

Passant de son état de conte philosophique contre le fanatisme aux scènes américaines, le texte de Voltaire a connu quelques avatars. La première qui eut l'idée de porter Candide au théâtre fut Lilian Hellmann et Leonard Bernstein fut séduit par l'initiative de la femme de lettres : pour écrire les paroles chantées, il collabora avec elle, ainsi qu'avec la célèbre humoriste Dorothy Parker, John La Touche et Richard Wilbur. Créée en 1956 à Boston et New York, l'œuvre fut reprise avec des changements pour arriver, en 1973, à un acte unique, sur un livret de Hugh Wheeler et des Lyrics de Stephen Sondheim. Nouvelles modifications ensuite, aboutissant à deux actes. Finalement, Bernstein supervisa une ultime version réalisée par le chef d'orchestre John Mauceri et l'enregistra, peu avant sa mort, avec Jerry Hadley et June Anderson. C'est cette version qui est reprise sur la scène phocéenne.

Si la soirée est un constant enchantement, c'est que chaque élément du spectacle contribue à sa réussite. Inspiré par l'esprit vengeur de Voltaire, Bernstein compose une partition d'une richesse, d'une inventivité et d'un humour toujours aux aguets. Les personnages principaux ont droit à leur thème, qui reviennent comme une signature pour souligner les moments privilégiés. Les duos entre Cunégonde et Candide font la part belle à l'émotion, et les scènes de foule (superbe Chœur de l'Opéra de Marseille !) sont traitées avec lyrisme. Bien que l'orchestre ne soit pas pléthorique, Bernstein l'utilise avec une telle habileté que les contrastes et les changements d'atmosphère se succèdent à un rythme trépidant. Emporté par le plaisir de faire découvrir cette œuvre savoureuse au public marseillais, le chef américain Robert Tuohy – déjà plébiscité sur cette même scène l’an passé dans Lakmé – se montre capable de soulever – et même transcender – l’Orchestre de l’Opéra de Marseille, par sa seul énergie (tellement communicative !). Un chef pétillant, charmeur et dansant, en complète osmose avec une équipe vocale qui ne mérite que des éloges.

Dans le rôle-titre, le jeune ténor étasunien Jack Swanson s’avère en mesure de traduire toute la poésie mélancolique du héros voltairien, de son timbre suave mais capable autant de puissance que d’infinie douceur (bouleversant « Nothing more than this »). Notre soprano colorature nationale Sabine Devieilhe donne sans peine tout son éclat au célèbre « Glitter and be gay » de Cunégonde, parodie des cocottes de l’opéra-comique à la fin du XIXe siècle. Remplaçant à la dernière minute Anne Sophie van Otter, souffrante, Sophie Koch offre une incarnation de la Vieille Dame avec une verve aussi inénarrable qu’inattendue : son numéro de danseuse espagnole, exécutée derrière son pupitre, pendant l’air « I am easily assimilated » est littéralement irrésistible de gouaille et de drôlerie. Acteur habile et excellent diseur (dans un anglais d’une absolue perfection !), le baryton français Nicolas Rivenq est un authentique Deus ex machina de l’intrigue, et il sait restituer sa saveur à chacun des personnages qu’il interprète (Pangloss, Voltaire, Cacambo…). De son côté, Jean-Gabriel Saint-Martin s’acquitte également fort bien de toutes ses parties (Maximilien, Le Capitaine, Le Croupier…), avec son baryton clair de couleur, rehaussé par des mimiques toujours en situation. Enfin, Kevin Amiel brille dans ses multiples interventions (Le Gouverneur, Ragotski, Vanderdendur…), avec son beau timbre superbement projeté, tandis que la jeune Jennifer Courcier livre une piquante Paquette.

Alors, opéra, opérette ou comédie musicale ? Au bout de deux heures de spectacle, Candide défie toute analyse, étonnant point d’orgue d’un itinéraire « opératique » en tous points singulier.

Emmanuel Andrieu

Candide de Leonard Bernstein à l’Opéra de Marseille, puis au TCE le 27 octobre 2018

Crédit photographique © Christian Dresse
 

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