Un bal masqué en guise de fin de règne à Genève

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C’est avec un ouvrage de Giuseppe Verdi (Simon Boccanegra en l’occurrence) que Tobias Richter avait débuté son mandat de directeur général du Grand-Théâtre de Genève en septembre 2009, et c’est avec Un Ballo in maschera qu’il le referme en ce mois de juin 2019. Il a fait appel à un vieil ami, en la personne de Giancarlo del Monaco, qui a opté pour la mouture originale, délaissant la cour du Gouverneur de Boston pour rendre à Gustave III de Suède… ce qui appartient à Gustave III ! Le choix de Giancarlo del Monaco se défend : la cour de ce monarque très louis-quatorzien offre un cadre parfait au climat romantique du drame qui se déroule dans un monde de l’illusion, où la tragédie de personnages qui courent tous à leur funeste destin derrière leur déguisement passe encore plus inaperçue. Hélas, la réussite, à part pour le dernier tableau, n’est pas vraiment au rendez-vous. La scénographie imaginée par Richard Peduzzi laisse entrevoir un décor quasi unique constitué de hautes parois en bois qui s’ouvrent et qui se ferment pour délimiter l’espace scénique. Si, tout de même, un grand rocher occupe une bonne partie de la première scène du deuxième acte... Pour le reste, on n’a pas vraiment l’impression d’avoir quitté la très austère cour du Gouverneur de Boston, tant l’ensemble est quelque peu ennuyeux. La direction d’acteurs pèche aussi : les chœurs sont souvent livrés à eux-mêmes, avec des déplacements désordonnés, et les solistes se débrouillent tant bien que mal au gré de leurs inégaux talents scéniques…

Vocalement, par contre, c’est un quasi sans faute. Le seul qui pèche ici est le baryton italien Franco Vassallo qui ne possède pas le legato requis par le rôle du Comte Anckarström : son air « Eri tu » est plus éructé que chanté, avec des coups de glotte qui sont tout simplement étrangers au style verdien. Quel bonheur, en revanche, de retrouver la formidable mezzo roumano-hongroise Judit Kutasi – dont l’Amnéris nous avait transportés l’hiver dernier au Teatro Carlo Felice de Gênes – qui livre une Ulrica comme on a peu l’occasion d’en entendre : sa voix sombre, charnue et puissante à la fois sait trouver les accents diaboliques qui siéent à son personnage. Même engouement pour la soprano russe Irina Churilova qui interprète l’Amelia que l’on est en droit d’attendre : un authentique soprano dramatique, parfaite pour les héroïnes de Verdi ! La voix joue avec bonheur sur un superbe éventail de couleurs sombres et le timbre est idéalement généreux : elle n’a ainsi aucun mal à se faire entendre, et la voix s’envole avec facilité au-dessus de la masse orchestrale. Triomphateur de la soirée, Ramon Vargas campe un Gustave III à couper le souffle, et l’on ne peut qu’une fois de plus admirer la beauté intrinsèque du timbre et l’aisance du registre aigu ; la souplesse, la luminosité, les couleurs et la projection de la voix sont également un ravissement tout au long de la soirée, et le mexicain est accueilli par de longs bravi – amplement mérités – au moment des saluts. De son côté, la soprano suédoise Kerstin Avemo campe un Oscar de qualité… impétueux, gracieux et désinvolte à souhait ! Enfin, le haut niveau vocal du plateau est confirmé par le Comte Ribbing du baryton turc Günes Gürle et le Comte Horn de la basse pétersbourgeoise Grigory Shkarupa, absolument remarquables tous deux.

La réussite de l’exécution musicale doit enfin beaucoup au superbe chef israélien Pinchas Steinberg, ancien directeur musical de l’Orchestre de la Suisse Romande, qu’il fait sonner ce soir avec la fermeté et la théâtralité dont il est coutumier, tandis que le chœur maison parvient lui aussi à concilier les extases lyriques et les aspects sarcastiques de la magnifique partition du Maître de Busseto.

Place maintenant à Aviel Cahn dont la ligne artistique radicalement différente (comme on le sait, très « avant-gardiste ») de celle de son prédécesseur risque de bousculer les habitudes des genevois !...

Emmanuel Andrieu

Un ballo in maschera de Giuseppe Verdi au Grand-Théâtre de Genève, jusqu’au 22 juin 2019

Crédit photographique © Carole Parodi

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