Turandot (Version Berio) à l'Opéra de Nice

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Pour sa seconde saison à la tête de l'Opéra de Nice, Marc Adam a choisi la carte de l'originalité et de l'audace, et propose selon nous, sur la Baie des Anges, la saison lyrique la plus intéressante et alléchante de nos théâtres régionaux. Après une exécution (en version de concert) des Vêpres Siciliennes de Verdi le mois dernier, dans leur mouture originale française, c'est Turandot dans la version remaniée de Luciano Berio (en 2001) que l'institution niçoise propose actuellement. Suivront d'autres titres que nous attendons avec beaucoup d'impatience, pour leur rareté ou leur éclat particulier, comme Peter Grimes (mis en scène par Adam lui-même), Semiramide de Rossini - superbe opera seria de Rossini (que l'Opéra de Lyon propose la semaine prochaine en version concertante) -, et surtout La Juive de Fromenthal Halévy, fleuron du Grand Opéra, injustement négligé par les scènes françaises.

Pour l'heure, Turandot de Puccini, donc, dont l'intérêt principal réside dans le fait que l'ouvrage soit donné avec le finale composé par Luciano Berio, le grand compositeur italien, également auteur d'orchestrations particulièrement réussies de mélodies de Verdi ou Mahler. A la première écoute, ce finale sonne proche de Wagner. Parfois, c'est au premier Schoenberg que l'on songe, parfois encore à Mahler, et bien sûr à Puccini, que Berio n'a pas oublié tant dans la syntaxe que dans les réminiscences du reste de l'opéra. Les principales nouveautés sont les interludes – de superbe facture - séparant les duos entre Calaf et Turandot, et les dernières mesures, très douces, en diminuendo, sans chœur et orchestre fracassants, en total contraste avec la fastueuse conclusion imaginée par Franco Alfano que certains spectateurs, sans doute, auraient préféré entendre, pour son caractère solaire et spectaculaire. A titre personnel, nous trouvons que Berio a tendance à franchir parfois la ligne rouge, en créant de trop violentes ruptures stylistiques entre sa musique et le reste de la partition, mais à chacun de se faire son idée...

Avec le concours d'Andrea Balli pour les décors, le metteur en scène italien Federico Grazzini traite l'opéra comme un véritable conte de fées, en sacrifiant le luxe propre à la plupart des productions de Turandot. Le dispositif unique, pourtant épuré, n'en est pas moins grandiose, évoquant l'immobilité d'une Chine millénaire. Il se compose d'une grande arène semi-circulaire surmontée d'un oculus (dans lequel défilent de superbes images vidéographiques), et d'une balustrade sur laquelle apparaît l'Empereur Altoum, comme il se doit en position dominante par rapport à ses sujets en contrebas. Mais là s'arrête le gigantisme. Aux escaliers monumentaux et aux cortèges multicolores, Grazzini préfère la sobriété d'éclairages (signés par le talentueux Patrick Méeüs), la plupart du temps bleutés, parfois violemment contrastés ou juxtaposés dans une sorte de construction mystique. Grâce à eux, ainsi qu'à une direction d'acteurs affûtée, l'unité du décor, qui pourrait avoir quelque chose de répétitif, ne se transforme jamais en contrainte.

Le régal des yeux est aussi celui des oreilles (à deux exceptions près pour les voix), fosse et plateau se montrant pleinement à la hauteur de cette très esthétisante production. L'ultime héroïne de Puccini convient ainsi particulièrement bien aux moyens de la soprano russe Irina Rindzuner : son timbre lumineux et son phrasé contrôlé lui permettent d'incarner la froideur hautaine de la « déesse vierge », tout en exprimant avec davantage de subtilité les premiers troubles de l'amour. La voix se projette saine et généreuse jusqu'au contre-Ut, sans qu'on puisse déceler le moindre signe de tension et de durcissement du timbre, notamment dans son grand air introductif « In questa reggia ». A ses côtés, Alfred Kim campe un superbe « prince inconnu ». La voix est surtout d'une remarquable homogénéité, avec un aigu particulièrement percutant. On a sans doute entendu des Calaf plus raffinés – encore que le ténor coréen sait éviter tout débordement vocal – mais rarement d'aussi spontanés. Le public niçois ne s'y trompe d'ailleurs pas qui ovationne littéralement le chanteur à la fin du fameux air « Nessun dorma ».

Dans le rôle de Liù, la soprano grecque Ilia Papandreou déçoit, avec sa voix fibreuse, en proie à d'importantes difficultés dans la fusion des registres et dans la distribution du souffle, tandis que Mattia Denti s'avère un Timur également incertain, incapable de stabiliser son aigu court et son vibrato. Quant aux ministres, ils sont bien mis en valeur par une direction d'acteurs qui sait révéler des personnages plus complexes que ceux que l'on voit d'habitude. Alexandre Duhamel (Ping), en particulier, y montre un talent accompli de chanteur et de comédien, tandis que Pang (Roberto Covatta) et Pong (Alexander Kravets) ne déméritent pas. De son côté, Massimo La Guardia n'évite pas la caricature du Vieil empereur Altoum, tandis que Richard Alexandre Rittelmann (Un Mandarin) mérite une mention pour sa voix bien projetée.

Bien préparé par Giulio Magnanini, les Chœurs de l'Opéra de Nice – aux crânes et aux visages blafards - bougent avec efficacité sur scène, tandis qu'au pupitre de l'Orchestre Philharmonique de Nice, le chef allemand Roland Böer démontre que la modernité de Puccini et Berio n'a point de secrets pour lui. Sa lecture vibrante et contrastée, d'une extraordinaire finesse de coloris et d'une maîtrise technique sans faille ne sont pas pour rien dans la réussite de la soirée.

Emmanuel Andrieu

Turandot à l'Opéra de Nice, jusqu'au 18 novembre 2014

Crédit photographique © Dominique Jaussein  

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