Streaming : une Thaïs de légende au Met (avec Renée Fleming et Thomas Hampson)

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Nous avions quitté Renée Fleming dans une des nombreuses captations du Metropolitan Opera mettant à l’affiche la diva américaine avec Capriccio de Strauss (lire ici), et c’est dans un autre de ses rôles emblématiques que nous la retrouvons, un personnage qu’elle a marqué aussi fortement que durablement : Thaïs ! L’extraordinaire roman d’Anatole France, dont est tirée la Thaïs (1884) de Jules Massenet (d'après un livret de Louis Gallet) est un réquisitoire sans équivoque contre l’hypocrisie, l’intolérance et le fanatisme, incarnés en la personne du moine Pahpnuce (Athanaël dans l’opéra) qui, refusant une part de lui-même, reporte sa haine sur autrui. Le livret escamote tout l’aspect social et psychologique de cette critique (ce n’est pas la première fois qu’un livret d’opéra est réactionnaire par rapport à la littérature…), la conversion de Thaïs arrive sans grande vraisemblance et l’opéra devient drame édifiant, mais la musique fait (presque) tout pardonner – lyrique, jamais mièvre, toute de nuances et de tremblements. 

Huit ans après sa Manon à l’Opéra Bastille, en 2001, où son jeu apprêté et trop étudié nous avait déçu à l’époque, Renée Fleming a approfondi la caractérisation de ses héroïnes, et ose – en 2008 quand a été capté ce spectacle – une vraie émotion vocale, au-delà de l’hédonisme de l’instrument et du fameux timbre crémeux qu’elle a toujours possédé... Loin de la sensualité viscérale d’une Ermonela Jaho, que nous avons entendue dans le rôle il y a deux ans au Festival de Castell Peralada, Renée Fleming incarne ici une Thaïs délicate et résignée, victime de sa beauté ou, plus précisément, de son « glamour » : elle ne demande qu’à se laisser convaincre par Athanaël pour fuir une existence qu’elle ne supporte plus. Dans le célèbre air « Dis-moi que je suis belle », où elle interroge son miroir (photo), la cantatrice ne se contente pas de triompher d’une page à panache avec ses éblouissants aigus, elle dessine surtout une Thaïs fine et sensible qui s’interroge, et pas seulement sur sa beauté… Face à elle, Thomas Hampson (Athanaël) que l’on sait être un comédien toujours inspiré. Il se montre tout simplement spectaculaire tant par son incarnation physique que vocale du moine hirsute : arrogant, exalté, enragé, et engoncé dans le carcan de ses certitudes, découvrant trop tard la réalité des sentiments humains qui le laissent brisé, et même totalement désespéré dans la mesure où il a perdu sa foi en Dieu. Autour du couple vedette, Peter Gelb aurait pu trouver mieux que le ténor canadien Michael Schade, au ténor nasal et au français approximatif, tandis que les seconds rôles sont tous tenus avec talent par des voix fraîches et belles (Maria Zifchak en Albine, Alyson Cambridge en Crobyle et Ginger Costa-Jackson en Myrtale). Mais nous adresserons une mention toute spéciale pour les débuts aussi tardifs qu’émouvants sur la scène du Met du baryton lyonnais Alain Vernhes (Palémon), qui apporte une touche authentiquement française à la soirée.

Une soirée portée à bout de bras, musicalement parlant, par le regretté Jesus Lopez Cobos, qui tire de la partition de Massenet des sonorités tour à tour brillantes, sensuelles, et envoûtantes, sans que son souci de l’éclat ne bascule jamais dans le clinquant. La finesse de l’équilibre de sa lecture rappelle à quel point le chef espagnol a toujours été un grand serviteur du répertoire français (voir son Guillaume Tell genevois en 2015).

Quant à la mise en scène de John Cox (né en 35), vieux loup de la mise en scène lyrique qui avait justement signé le Capriccio précité (dans les années 70…), elle ne lésine sur rien pour réhabiliter une œuvre encore par trop boudée de nos jours par les scènes lyriques. Dans de luxueux décors (signés par le fidèle Paul Brown) d’un exotisme modéré, mais aux couleurs chatoyantes, dont un magnifique désert de sable orangé sur ciel bleu, la production de l’homme de théâtre britannique joue le jeu du livret, sans tomber dans un kitsch outrancier. Eu égard à Anatole France mais aussi à Massenet, l’orientalisme est vu dans un contexte très 19ème siècle, mais avec un mélange de flamboyantes créations de haute couture conçues par le styliste star Christian Lacroix, qui s’avèrent cependant parfois hors-propos, comme dans la scène du désert où l'héroïne se retrouve tirée à quatre épingles ! Dommage également que la dernière image aille trop loin dans une imagerie sulpicienne, qui tue l’émotion de la musique et des interprètes. Il paraît en effet parfaitement inutile de nous montrer « Sainte Thaïs » trônant sur un autel (comme la Marguerite du Faust imaginée par Robert Carsen quelques années plus tôt), avec Athanaël à ses pieds, pour nous faire comprendre que leur ultime duo n’est que le double monologue de deux êtres qui ont échangé leur destin et que, dans leur solitude, ni lui, ni elle n’entend les paroles de l’autre…

Emmanuel Andrieu

Thaïs de Jules Massenet (en streaming) sur le site du Metropolitan Opera, le 7 juin 2020 (disponible gratuitement jusqu'au 8 juin à minuit dans le cadre des Nightly Met Opera Streams, puis de manière payante via l'offre Met on Demand).

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