Retour au poulailler-bercail pour le Falstaff de Jean-Louis Grinda

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On a tout écrit sur Falstaff, le testament lyrique de Giuseppe Verdi : dernier opéra du XIXe siècle et premier du XXe, unique opera buffa de son auteur, première comédie en musique du théâtre italien, après Les Maitres-Chanteurs et avant Le Chevalier à la rose… Dans cet ouvrage, la musique est souveraine, elle est chargée de représenter et de raconter l’action, non pas de mettre en valeur la bravoure des chanteurs. Il serait faux d’affirmer que Verdi renonce totalement au belcanto : un chef d’orchestre qui ne connaîtrait pas les règles de l’opéra italien des XVIIIe et XIXe siècles ne pourrait pas aborder Falstaff. Mais le chant acquiert ici une fonction nouvelle, celle de conduire l’action, de raconter l’intrigue ; plus que de servir le mot, il faut entièrement soumettre le théâtre à la musique. Chaque acte de Falstaff est construit comme un finale d’opera buffa et la fuga qui termine l’ouvrage est déjà suggérée par la ligne de basse qui l’ouvrait. 

Pour défendre cette production « gallinacée », signée par Jean-Louis Grinda et qui revient à l’Opéra de Monte-Carlo après y avoir été étrennée en 2010 (nous l’avions chroniquée lors de sa reprise marseillaise en 2015, et le lecteur peut cliquer ici pour connaître tout le bien que nous en avions alors pensé...), c’est la baguette du grand chef italien Maurizio Benini qui a été retenue. Il semble ici faire sienne l’idée que la modernité de Verdi est celle du rationalisme propre au XXe siècle : se justifient ainsi une certaine sécheresse et agressivité dans l’approche musical du maestro italien. L’abandon et la tendresse ne sont pour autant pas exclues, surtout quand apparaissent au premier plan les silhouettes de Fenton et de Nanetta, ou dans les lignes mélodiques arachnéennes de l'ultime tableau sylvestre.

Déjà présent dans la reprise massilienne, le baryton italien Nicola Alaimo s’impose comme l’un des meilleurs Falstaff de notre époque, enfilant les chausses du vieux libertin ridicule avec un art consommé. Jouant autant la carte de la drôlerie que la carte du pathétique, Alaimo offre surtout au personnage shakespearien sa voix ronde et saine, franche et directe, et il n’oublie jamais de chanter même dans les moments où la plupart de ses collègues se réfugient dans la parole. Le Ford du baryton québécois Jean-François Lapointe (également présent à Marseille) est de la même veine : le chanteur travaille la demi-teinte, dialogue avec l’orchestre, redonnant par là à ses accès de jalousie une noblesse et une grandeur tragique. Nouvelle donne pour ce qui est des femmes (hors Meg Page), et c’est Rachele Stanisci qui endosse, cette fois, les plumes (de pintade) d’Alice Ford (après Patrizia Ciofi sur le Vieux-Port). Malgré un timbre un peu lourd à manier dans la fioriture ou le rire, sa voix pleine et soyeuse - jusque dans le grave - assure à la caractérisation de la vaillante commère un brio efficace. De son côté, la mezzo italienne Annunziata Vestri tire de l’anonymat le rôle un peu pâle de Meg Page, tandis que sa consœur et compatriote Anna-Maria Chiuri possède bien tout l’abattage, la verve et le panache (mais aussi les graves) de cette autre caquetante commère qu'est Mrs Quickly. L’exquise Nanetta de Vannina Santoni - dont on n'est pas prêt d’oublier l’éblouissante Manon in loco en janvier 2017 - délivre des pianissimi impalpables dans le fameux  « Sul fil d’un soffio etesio ». Elle file le parfait amour avec le ténor sicilien Enea Scala (Fenton) d’un format plus conséquent que ce que l’on a l’habitude d’entendre dans cette partie (mais les sonorités sont ici parfaitement contrôlées), le baritenore (de sa génération) n’étant plus vraiment le tenore di grazia qu’il était encore il y a cinq ans quand nous l’avions entendu dans ce même rôle à Marseille ! Le reste de la distribution est à l’avenant, le stupide Docteur Cajus de Carl Ghazarossian (transformé en bouc) devenant le parfait alter ego du Pistola de Patrick Bolleire et du Bardolfo de Rodolphe Briand, deux compères d’une cocasserie affichée en chats de gouttière toujours prêts à sortir leurs griffes.

Un Falstaff jouissif !

Emmanuel Andrieu

Falstaff de Giuseppe Verdi à l’Opéra de Monte-Carlo, jusqu'au 31 janvier 2019

Crédit photographique © Alain Hanel

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