Pierrot lunaire et Les Sept péchés capitaux à l'Opéra national du Rhin : un (d)étonnant couplé

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C’est un spectacle d’une rare originalité que propose actuellement l’Opéra national du Rhin, un des points d’orgue de la première saison d’Eva Kleinitz à la tête de l’institution rhénane, qui associe une version scénique du Pierrot lunaire de Arnold Schönberg (généralement donné sous forme de concert) et les plus rares Sept péchés capitaux de Kurt Weill (plus la courte Mahagonny song du même compositeur). Si, musicalement, les deux ouvrages n’ont pas grand-chose à voir, les deux auteurs ont cependant partagé la même époque troublée en Allemagne, qu’ils seront contraints de fuir…

Le metteur en scène britannique David Pountney a choisi, comme fil conducteur pour les trois œuvres réunies, d’évoquer l’ambiance des cabarets en Allemagne entre les deux guerres. Ses références puisent aussi au cinéma muet de l’époque façon Pabst et Louise Brooks, au mouvement transgressif « dada », aux néons et éclairages crus du temps façon Cabaret de Bob Fosse… L’Orchestre en effectif réduit participe directement de cette approche, avec les musiciens et le chef sous des déguisements de Pierrots pour le Pierrot lunaire. Un plateau rond figurant la lune se transformera en ring de boxe pour les Sept péchés capitaux de Kurt Weill en seconde partie (photo). Tous ces éléments contribuent à donner pleine cohérence à un spectacle qui allie trois ouvrages de configuration et d’esthétique différentes. La proposition scénique de Pountney, franche et vivante, n’exclut pas les moments plus dérangeants comme le viol de la deuxième Anna au cours du prologue des Sept péchés capitaux, traumatisme qui conduira la jeune femme sur la route du péché et de toutes ses déclinaisons avant de revenir enfin dans sa Louisiane natale.

Dans Pierrot lunaire, la soprano néerlandaise Lenneke Ruiten – éclatante Lucia plus tôt dans la saison à l’Opéra de Lausanne – excelle dans cette interprétation très « cabaret », mais on doit d’abord admirer sa merveilleuse compréhension du Sprechgesang (qui a précisément trouvé sa première application dans le Pierrot lunaire dont il est la pierre de touche), qu’elle « tire » vers le chant de la façon le plus musicale possible, avec un lyrisme qui réussit cependant à ne jamais s’écarter des règles imposées par l’auteur. On la retrouve dans les Sept péchés capitaux (Anna I) aux côtés de la chanteuse afro-américaine Lauren Michelle (Anna II) qui capte également l’attention par la conjugaison d’une grande présence en scène et d’une vois chaude et mordorée. Elles sont entourées par quatre superbes chanteurs-comédiens : le baryton-basse étasunien Patrick Blackwell aux graves impressionnants, le ténor canadien Roger Honeywell à la voix claire et percutante, et deux jeunes artistes issus de l’Opéra Studio, Stefan Sbonnik (ténor) et Antoine Foulon (baryton-basse). Il faut également mentionner la formidable présence dans les trois ouvrages de l’omniprésente danseuse néerlandaise Wendy Tadrous, qui évolue près des deux chanteuses dans une chorégraphie signée par Amir Hosseinpour (pour la première partie) et par Beate Vollack (pour la seconde).

Sur scène ou en fosse, en petit comité ou en grand ensemble, l’Orchestre symphonique de Mulhouse distille d’astringentes sonorités ce soir ; précis et pugnace, le chef allemand Roland Kluttig le dirige avec l’énergie requise, mettant en valeur les arrêtes vives des mélodies sans les dessécher, ni en altérer le charme.

Emmanuel Andrieu

Pierrot Lunaire d’Arnold Schönberg et Les Sept péchés capitaux de Kurt Weill à l’Opéra national du Rhin, jusqu’au 15 juin 2018

Crédit photographique © Klara Beck

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