Lenneke Ruiten, Lucia de folie à l'Opéra de Lausanne

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C’est avec un des grands classiques du répertoire – Lucia di Lammermoor de Gaetano Donizetti – que l’Opéra de Lausanne ouvre sa saison, et Eric Vigié a fait appel à l'un des metteurs en scène les plus originaux et iconoclastes de notre époque : Stefano Poda. Signataire sur cette même scène d’un Faust aussi troublant qu’ésotérique il y a un peu plus d’un an, l’homme de théâtre italien renoue avec le succès en proposant une lecture de Lucia très éloignée des canons traditionnels. Dans un univers composé de poutrelles métalliques et plongé dans la pénombre (Poda signe comme à son habitude également le décor, les costumes ainsi que les lumières) se meuvent des hommes aux airs menaçants, vêtus de longs imperméables noirs qui tranchent avec la robe rouge de Lucia, rouge comme le sang qu’elle versera bientôt (dans une quantité un peu douteuse cependant…). L’espace scénique devient comme l’univers mental de l’héroïne : c’est à travers elle – et à travers son emprisonnement dans un monde froid et machiste où les femmes ne sont que des objets – que les choses seront vues. Entre autres scènes marquantes, on n’est pas prêt d’oublier celle où elle s’unit au cadavre sanguinolent du mari supplicié comme s’il s’agissait de son amant Edgardo…

Mais la raison d’être profonde de Lucia reste le chant, et en tant que tel, c’est sur les épaules des chanteurs que reposent la réussite du spectacle. Sur ce plan, la distribution réunie à Lausanne tient toutes ses promesses (hors un rôle). Dans le rôle-titre, la soprano néerlandaise Lenneke Ruiten se montre d’une stupéfiante virtuosité, et ne semble souffrir d’aucun problème technique. Elle est capable de négocier les aigus dans n’importe quelle position, passe avec une aisance confondante du forte au piano, et se démarque largement, par l’ampleur de la voix, de tous les oiseaux mécaniques qui ont un jour confondu les égarements de l’héroïne avec les clochettes de Lakmé. A ses côtés, le ténor espagnol Airam Hernandez n’impressionne pas moins avec ses aigus sûrs et percutants, et campe un Edgardo robuste, viril et ardent, aux passions exacerbées, capable de transformer la scène finale en véritable climax. Son compatriote Angel Odena confond en revanche chant et hurlement dans cet Enrico dont il néglige la ligne belcantiste au profit d’une interprétation sommaire et dépourvue de goût. De son côté, la basse belge Patrick Bolleire apporte à Raimondo une voix pleine et sonore, et si l’Arturo de Tristan Blanchet s’avère un peu effacé, l’on retiendra par contre le nom de Cristina Segura pour sa belle présence vocale et scénique dans le rôle d’Alisa, la confidente de Lucia.

Reste la direction du chef espagnol Jesus Lopez Cobos, invité privilégié de l’Orchestre de Chambre de Lausanne dont il a longtemps été le directeur musical. Elle assure, par sa fougue, son dynamisme et sa rigueur, l’unité musicale de cette belle soirée lyrique qui place la saison 17/18 de l’Opéra de Lausanne sous les meilleurs auspices.

Emmanuel Andrieu

Lucia di Lammermoor de Gaetano Donizetti à l’Opéra de Lausanne, jusqu’au 8 octobre 2017

Crédit photographique © Alan Humerose
 

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