Pelléas et Mélisande à l'Atelier Lyrique de Tourcoing

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Plus habitué au répertoire baroque qu'à la musique du XXe siècle, l'Atelier Lyrique de Tourcoing – et son infatigable directeur-fondateur Jean-Claude Malgoire – a le courage d'inscrire Pelléas et Mélisande à son affiche. Pour cette création – confiée à l'homme de théâtre français Christian Schiaretti -, il a fait le pari qui s'imposait : celui de la simplicité. Première règle élémentaire : réunir une distribution capable de rendre justice à la prosodie inventée par Claude Debussy pour coller au plus près du texte de Maurice Maeterlinck, tout en donnant l'impression d'une ineffable fluidité. On ne dira jamais assez qu'une distribution francophone est pour ce genre d'ouvrage une nécessité presque absolue, et on ne peut que louer chacun des chanteurs réunis à Tourcoing de nous avoir donné à entendre, avec naturel et clarté, la moindre syllabe et la moindre inflexion. L'ouvrage est d'ailleurs donné sans surtitres, et à aucun moment ils n'auront fait défaut.

Le jeune baryton Guillaume Andrieux - un des plus grands espoirs du chant français - incarne Pelléas, en ce sens qu'il donne de la chair au personnage, ce qui ne va pas de soi. Nous avons entendu trop de ténors ou barytons évanescents pour ne pas être séduits par un artiste qui se sert d'une voix riche et soyeuse pour camper un héros à la fois viril et sensuel, d'un emportement inaccoutumé au quatrième acte, mais sachant se plier à l'émission la plus raffinée dans les moments de confidence. Après cette magistrale prise de rôle, nous languissons de le réentendre dans le rôle - d'abord en version concertante à l'Auditorium de Turin puis scéniquement à l'Opéra de Toulon - la saison prochaine.

Miracle de fraîcheur vocale, Sabine Devieilhe – pour qui il s'agit également là d'une prise de rôle - ne dispose pas moins d'épaisseur dans le medium et de projection vocale pour rendre justice au rôle de Mélisande. Elle séduit également par une rare intelligence musicale comme par son intime compréhension du style et du texte. La soprano française apporte enfin à son rôle une mystérieuse ambiguïté, en bannissant aussi bien l'angélisme éthéré que la perversité dans lesquels on enferme trop souvent (et facilement) son personnage. Elle est indubitablement une grande Mélisande.

Nous n'aurons aussi que des éloges à adresser à Alain Buet qui rejoint – en campant un Golaud d'une construction magnifique - les plus illustres incarnations du rôle. Abordant les premières scènes avec une voix presque marmoréenne, il donne de plus en plus cours à ses émotions au fil de la représentation. Extériorisant ses doutes avec une sincérité poignante et mouillant son chant de larmes, il devient le plus pitoyable des hommes, blessé dans son amour et ses convictions.

La mise en scène de Christian Schiaretti n'étouffe pas les protagonistes, elle les aide au contraire à se déplacer et à exprimer leurs tourments. Elle parvient surtout à préserver le mystère du chef d'œuvre de Debussy, avec ses nombreuses références à l'univers pictural symboliste, tout en sachant donner chair aux personnages et corps aux situations. Un décor des plus sobres permet de dessiner une espèce de huis-clos dans lequel les interventions de Geneviève Lévesque (Geneviève) et Renaud Delaigue, tous les deux d'une belle retenue expressive - même si l'on regrettera une voix pas assez sombre pour la première et des problèmes d'instabilité vocale pour le second - trouvent leur nécessité. Chaque voix, y compris celle de Liliana Faraon (Yniold) et Geoffroy Buffière (Le Médecin), a sa couleur particulière et convient presque idéalement.

Au pupitre, le maître des lieux – placé à la tête de son ensemble La Grande Ecurie et la Chambre du Roy qui joue sur instruments d'époque – soutient avec attention et fermeté les voix des chanteurs. Son souci de la couleur rend justice à une partition dont il réussit jusqu'au bout, sans lenteur ni complaisance, à maintenir le délicat équilibre - et ce en dépit des quelques approximations émanant de la fosse (les cuivres).

Emmanuel Andrieu

Pelléas et Mélisande à l'Atelier Lyrique de Tourcoing, jusqu'au 23 avril 2015

Crédit photographique © Danielle Pierre

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