Nadine Sierra et Benjamin Bernheim enflamment le Grand-Théâtre de Bordeaux dans Manon de Massenet

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Après tant de Manon égarées dans des lieux trop vastes, Opéra Bastille en tête, on se réjouit de voir le délicat chef d’œuvre de Jules Massenet au Grand-Théâtre de Bordeaux, qui plus est avec deux chanteurs parmi les plus électrisants du moment : Nadine Sierra en Manon et Benjamin Bernheim en Des Grieux (pour une double prise de rôle). La production d’Olivier Py, en revanche, s’y trouve un peu à l’étroit, car le plateau de l’Opéra des Nations de Genève - nous avions assisté à la création en septembre 2016 - fait pas loin du double de la largeur de celui du Grand-Théâtre. Plus encore qu’à Genève, le metteur en scène français a pu tirer parti du physique juvénile de ses deux principaux interprètes, en injectant dans sa mise en scène une dose de réalisme (quand bien même parfois glauque), très proche de ce qui se fait au grand écran. Le coup de foudre des deux jeunes gens, leur désir physique, leur envie de s’unir sur-le-champ comme des adolescents qu’ils sont, explosent ce soir aux yeux des spectateurs… pour ne plus connaître de répit la soirée durant.

Bien que munie d’une voix moins large que ce que l’on pensait (bien loin, en tout cas, de celle de Yoncheva ou Netrebko qui ont marqué le rôle ces dernières années), la jeune soprano américaine - que notre confrère Alain Duault avait plébiscitée dans le rôle de Gilda - n’est pas moins totalement maîtresse de ses ressources vocales, avec un timbre assez capiteux, et surtout un engagement physique et émotionnel total. Considéré par beaucoup comme le nouvel Alagna, une voix comme l’Hexagone n’en avait connue depuis l’apparition du mythique ténor à l’orée des années 90, il faut bien reconnaître que le jeune Benjamin Bernheim sait faire vivre cette musique comme personne, et se propulse aisément comme le meilleur Des Grieux que nous ayons entendu à ce jour, devant même l’incendiaire Rolando Villazon que nous avons vu naguère dans le rôle. Ses demi-teintes qui suspendent littéralement le temps, l’utilisation savante de la voix mixte, la perfection de la ligne de chant, l’absolue qualité de la diction, et un aigu qui parvient à être foudroyant quand il le faut, ne sont que quelques-unes de ses immenses qualités. Le couple, inutile de le préciser, fonctionne à merveille, et s’avère d’une rare alchimie. C’est bien simple, cela faisait une éternité que nous n’avions pas entendu pareille harmonie vocale, pareille similitude dans les intentions, avec, à l’arrivée, un tel degré d’osmose que l’on en vient à ne plus distinguer ce qui relève du chant et du théâtre…

Les rôles secondaires se montrent tous excellents dans leurs parties respectives. Alexandre Duhamel offre un Lescaut de haute école, avec une voix superbement timbrée et une impressionnante présence scénique. Laurent Alvaro dessine un Comte Des Grieux idéalement distant, très aristocratique, avec une voix sonore, aux accents fermes. Le Guillot de Morfontaine de Damien Bigourdan inspire toute l’inquiétude et le dégoût que requiert cette partie, tandis que le personnage de Brétigny est finement caractérisé par l’excellent Philippe Estèphe. Quant à Adèle Charvet, Olivia Doray et Marion Lebègue, elles forment un impeccable et réjouissant trio de coquettes.

Derniers artisans du formidable succès de la soirée, l’Orchestre national de Bordeaux Aquitaine et son chef Marc Minkowski, qui nous offre une lecture foisonnante et fait entendre mille et un détails en privilégiant l’atmosphère, les couleurs et les textures propres à la délicate partition de Massenet, avec une baguette qui se montre également capable d’élan et de passion dans les moments les plus dramatiques de l’action. Il faut aussi donner une mention au Chœur de l’Opéra national de Bordeaux, formidablement préparé par Salvatore Caputo, qui n’appelle aucun reproche, avec notamment une parfaite clarté dans l’élocution.

Le lecteur s’en sera douté, c’est bruyamment que le public girondin manifeste son enthousiasme au moment des saluts !

Emmanuel Andrieu

Manon de Jules Massenet au Grand-Théâtre de Bordeaux, jusqu’au 14 avril 2019 (spectacle repris à l'Opéra-Comique du 7 au 21 mai).

Crédit photographique © Eric Bouloumié

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