Aux Chorégies d'Orange, un Rigoletto pour Gilda

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Une leçon de style et de beau chant verdien, une voix aux couleurs fascinantes et tout cela à cet âge… On pourrait pu croire qu’il s’agit de Leo Nucci, venu fêter à Orange ses cinquante ans de carrière et ses plus de 450 représentations du célébrissime bossu de Rigoletto – mais non, c’est la jeune Nadine Sierra qui mérite tous ces éloges : le style est admirable de tenue et de constance d’un bout à l’autre de la représentation, la voix moirée, le souffle incroyable de longueur, et tout cela à 29 ans ! Cette jeune soprano américaine, déjà bien connue du public de l’Opéra de Paris (où elle a chanté, entre autres, cette Gilda de Rigoletto), est une des valeurs les plus sûres de la nouvelle génération. Douée de surcroit d’une plastique idéale et d’une présence scénique rayonnante, elle a illuminé ce spectacle orangeois et recueilli, très justement, les applaudissements d’un public venu sans doute surtout pour… Leo Nucci.
Car le baryton italien est un mythe vivant, il a été depuis plusieurs décennies le plus grand interprète de ce rôle bouleversant d’un père auquel on profane sa fille et qui veut aller jusqu’au bout de son désir de vengeance. Mais le vieux dicton revient en mémoire : il a été, oui, mais on ne peut pas être et avoir été. Dès son entrée, on perçoit que la voix est à la corde ; avec le « Pari siamo », on constate qu’elle n’est tout simplement plus là. On souffre pour lui, on souffre avec lui et, quand après son « Corteggiani » s’élèvent de maigres applaudissements de courtoisie, on comprend que le public se souvient de ce que cette voix pouvait avoir de densité, de noirceur, de mordant – et qu’elle n’a plus : c’est la représentation de trop. Il n’aurait pas fallu la lui proposer, il n’aurait pas dû l’accepter. Et c’est encore plus pathétique quand, à l’issue du fameux duo de la vengeance dans lequel le déséquilibre avec Nadine Sierra est pénible, quelques spectateurs sadiques ou inconscients le poussent à bisser, ainsi qu’il le faisait régulièrement à travers le monde (et ici même, à Orange, dans ce Rigoletto d’anthologie qu’il chantait en 2011 avec Patrizia Ciofi et Vittorio Grigolo !) : à bout de souffle, à bout de couleurs, à bout de projection, Leo Nucci est porté, sauvé par une Nadine Sierra fraiche et rayonnante. On demeure ému de voir une dernière fois Leo Nucci mais on est triste que ce soit dans ces conditions.

Qu’ajouter alors ? Que le ténor Celso Abello, voix sans charisme et jeu à l’avenant, ne fait pas briller le beau chant verdien, que les seconds rôles sont tenus correctement mais que certains se distinguent, comme la basse slovaque Stefan Kocan qui incarne un Sparafucile parfaitement stylé ou la Comtesse Ceprano de la jeune Amélie Robins, décidément une des valeurs montantes de la jeune génération française. Une belle phalange chorale réunissant les forces des Opéras d’Avignon, Monte-Carlo et Nice mais l’Orchestre philharmonique de Radio France est parfois curieusement à la peine (quelques fluctuations inattendues et un pénible couac de clarinette !) et pas toujours dans la tension qu’on attend pour une telle œuvre, une direction souvent plus maniérée que portée par une vraie vision de la part de Mikko Franck qu’on sent peu engagé : tout cela fait au final une représentation sans grand caractère, comme l’est la mise en scène fade, plate, sans idée, sans approfondissement des personnages, sans perspective d’aucune sorte, sans direction d’acteurs. On a connu Charles Roubaud plus inspiré ! Pourtant, ce qui demeure c’est l’éblouissement de la voix de Nadine Sierra, du chant de Nadine Sierra, de la présence radieuse de Nadine Sierra. A elle seule, elle porte cette soirée et fait que, tout le reste oublié, on en sort heureux – car, au bout de tout, ce qu’on cherche à l’opéra, c’est l’émotion des voix, l’émotion d’une grande voix qui nous emporte loin.

Alain Duault

Rigoletto aux Chorégies d'Orange 2017 | 8 et 11 juillet 2017

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