Marc Minkowski dirige Ariodante à l'Auditorium de Bordeaux

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Les happy few qui ont eu la chance d’assister aux représentations (en version de concert) d’Ariodante avec Anne-Sophie von Otter et déjà sous la baguette de Marc Minkowski au Théâtre de Poissy en 1997 (qui avait fait l’objet d’un enregistrement discographique du chef d’œuvre de Georg Friedrich Haendel resté inégalé) ne s’en sont toujours pas remis, et l’attente était aussi forte que la gageure périlleuse – 22 ans plus tard – de retrouver l’ouvrage sur scène avec les mêmes chefs et orchestre. Certainement Minkowski attendait-il d’avoir à sa disposition une chanteuse du calibre de la célèbre mezzo suédoise, et c’est vers Marianne Crebassa qu’il s’est tourné pour interpréter le rôle-titre, sous sa baguette et toujours accompagné de ses Musiciens du Louvre, pour une série de plusieurs soirées (à nouveau en version de concert), d’abord à la MC2 de Grenoble, en passant par les Philharmonies de Cologne et de Hambourg, l'Auditorium de la Maison de la Radio et, enfin, l’Auditorium de Bordeaux.

À tout seigneur tout honneur, c’est bien la musique avant le chant qui triomphe ce soir, et c’est sa direction qu’il faudra souligner en premier : l'infinie palette de couleurs que distille sa mirifique formation tout au long de la soirée, la souplesse de son discours, son souci du détail poussé à l'extrême (sans pour autant tomber dans le maniérisme), sa propension pour une dynamique sonore contrastée, sa faculté à jouer avec le temps, silences compris, et de faire de l'orchestre un personnage à part entière, n'appartiennent qu'à lui. Un Haendel aussi luxueux, sensuel et poignant, ça n'a pas de prix, et c’est un triomphe mérité qui lui est fait (en même temps qu'à ses instrumentistes) au moment des saluts.

Sans démériter, la mezzo héraultaise ne nous fera pas oublier l’extraordinaire prestation de sa consœur, que nous avions réentendue quatre ans plus tard dans le rôle, lors des représentations scéniques de l’ouvrage au Palais Garnier, en 2001. Si aucune note n’apparaît ici forcée, et si l’agilité de la chanteuse stupéfie dans les feux d’artifice vocaux que sont « Con l’ali di constanza » et « Doppo notte », nous restons néanmoins sur notre faim quant à l’émotion tant attendue dans le sublime air « Scherza infida », un des plus beaux de toute l’histoire de la musique, qui ne nous a pas apporté le frisson escompté, si ce n’est de la part de l’orchestre (notamment grâce aux trois merveilleux bassonistes). Dans ce contexte, c’est Ana Maria Labin qui crée l’événement et lui vole même (à nos yeux) la vedette. Deux mois après nous avoir enthousiasmés dans Il Giustino de Vivaldi au Festival de Bucarest, la soprano roumaine fait à coup sûr partie de ces rares artistes lyriques qui, de leur seule voix, sont à même d’incarner leurs rôles. Quelle santé, quelle émotion, quelle présence ! Avec un timbre entre soie et diamant, elle projette un chant coloré, tantôt éclatant, tantôt murmuré, d’où exhalent tous les états d’âme de Ginevra, et qui nous étreint la gorge à chaque instant. La basse britannique James Platt (le Roi d’Ecosse), malgré une fâcheuse tendance à savonner ses vocalises, possède un timbre de toute beauté et des graves profonds, et s’exprime dans un italien des plus corrects. Ancien baryton, le contre-ténor ukrainien Yuriy Mynenko fait étalage d’une voix sonore, mais devrait éviter les notes piquées et les descentes subites vers le registre grave de son ancienne tessiture... car n’est pas Franco Fagioli qui veut !  De son côté, la jeune soprano belge Caroline Jestaedt (Dalinda) brille de mille feux dans ses vocalises, avec une voix fruitée et claire, tout en incarnant sa partie de manière piquante, charmeuse et rouée tout à la fois. Enfin, le ténor italien Valerio Contaldo offre à Lurcanio le lyrisme, le mordant et l’ampleur qui conviennent à ce personnage.

Emmanuel Andrieu

Ariodante de Georg Friedrich Haendel à l’Auditorium de Bordeaux, les 28 & 30 novembre 2019

Crédit photographique © Emmanuel Andrieu

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