Lucia di Lammermoor à l'Opéra National de Lorraine

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Comme dernier titre de sa saison, l'Opéra National de Lorraine propose une nouvelle production de Lucia di Lammermoor de Gaetano Donizetti, confiée à Jean-Louis Martinelli, homme de théâtre français qui a dirigé notamment le Théâtre National de Strasbourg ou encore le Théâtre des Amandiers à Nanterre. D'emblée, avouons notre déception avec cette régie passe-partout qui tient plus de la mise en espace que de la mise en scène. La scénographie - pauvre et triste - pourrait aussi bien servir à Werther ou à Rigoletto, tant elle ne suit ni n'éclaire en rien le livret de Salvatore Cammarano, les vidéos (signées Hélène Guétary) étant elles aussi tout aussi absconses (on y voit essentiellement un cheval blanc énigmatique, et des images rabâchées de mer agitée et de ciel menaçant). Quant à la direction d'acteur – un comble pour un homme de théâtre ! -, elle s'avère quasi inexistante : les choristes sont alignés en rangs d'oignons, tandis que les solistes sont abandonnés à leurs inégaux moyens.

La distribution vocale offre plus de satisfaction, sans briller particulièrement. Dans le rôle-titre, la soprano colorature américaine Erin Morley ne convainc pas pleinement. Son professionnalisme n’est pas en cause ; elle connaît manifestement son rôle et en maîtrise l’essentiel des difficultés techniques, mais l’interprète demeure à la surface du personnage, privé de l’engagement dramatique qui fait le prix de ce rôle en or. La voix manque d’aura, de projection, de présence et d’éclat, comme en témoigne son air d’entrée, « Regnava nel silenzio », scolaire et appliqué, mettant en relief la faiblesse du grave, presque inaudible. La scène de folie, bien sûr, lui convient mieux, mais l’approche demeure là aussi conventionnelle, faute d’une véritable capacité à varier la couleur et l’intensité dans le médium et le grave. Avouons également que nous préférons de loin une voix corsée dans cet emploi (comme Sonya Yoncheva ou Anna Netrebko), plutôt qu’un soprano léger à la voix cristalline, typologie vocale à laquelle appartient Erin Morley (elle était ainsi bien plus à son affaire dans Mozart, à l'Opéra de Lille en 2014). Bref, le rôle de Lucia exige autre chose selon nous.

Le ténor Kosovar Ramè Lahaj – que nous avions déjà entendu dans le rôle en début de saison à l'Opéra-Théâtre de Limoges – renouvelle notre enthousiasme, en dépit de quelques petits soucis techniques ce soir... sans gravité. Ses atouts en Edgardo ? Le timbre d’abord, naturellement prenant, suave et viril à la fois, bien adapté au rôle, et distillant un superbe jeu de couleurs et de nuances ; la franchise de l’émission ensuite, ferme et sonore sur toute l’étendue du registre. On admire aussi ses qualités de musicien, les belles sonorités chaudes dans son médium, et son investissement indéniable dans les tourments d’Edgardo. Un talent que l'on ne peut que qualifier à nouveau de très prometteur.

Dans le rôle d’Enrico, Jean-François Lapointe offre une voix sonore, généreuse, bien timbrée, mais le baryton chante tout en force ce soir - de manière inexplicable, car nous avons maintes fois vanté son art des nuances dans ces colonnes... Il est d'autant plus étonnant qu'il interprète le rôle dans le droit fil d’une tradition qui veut que la brutalité du frère de Lucia se traduise à tout prix dans sa ligne de chant... que le personnage montre, sur scène, beaucoup de tendresse et même de compassion vis à vis de son infortunée sœur. Le Raimondo de la basse française Jean Teitgen s’impose par l’autorité du timbre, avec un cantabile pourvu d'un réel charme. L'excellent ténor français Christophe Berry donne un saisissant relief au personnage sacrifié d’Arturo, grâce à son timbre clair et admirablement projeté. Une mention enfin pour le Chœur de l'Opéra National de Lorraine, très sollicité dans Lucia - et en tout point excellent -, ainsi que pour une équipe de seconds rôles très convaincante, d’où l'on détachera le jeune ténor italien Emanuele Giannino, dans le rôle de Normanno.

Quant au chef bergamasque Corrado Rovaris, est-t il le maestro idéal ici ? Sait-il traduire l'atmosphère nocturne de la partition, les déchirements, les douleurs et l'indéfinissable angoisse des protagonistes ? Est-il capable de dialoguer avec les chanteurs, dans une œuvre entièrement écrite au service de la voix ? Nous ne le pensons pas, et la flamboyance de sa lecture, dans le tableau des noces, ne suffit pas à faire une Lucia.

Emmanuel Andrieu

Lucia di Lammermoor à l'Opéra National de Lorraine - Du 22 au 30 juin 2016

Crédit photographique © Opéra National de Lorraine

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