L'Opéra Grand Avignon ressuscite avec brio le rare Tancrède d'André Campra

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C'est avec un éclatant succès que l'Opéra Grand Avignon - en co-production avec le Centre de Musique Baroque de Versailles - vient de ressusciter Tancrède, une tragédie lyrique du compositeur aixois André Campra, créée à l'Académie royale de Musique en 1702. Avec cet ouvrage, Campra vise bien plus haut qu'avec ses deux ouvrages précédents, L'Europe galante (1697) et Le Carnaval de Venise (1699), en cherchant à rivaliser avec les opéras de Lully. La déclamation s'y avère ainsi plus riche et plus variée, pour atteindre parfois à une plénitude grandiose. Le livret de Tancrède, inspiré de la Jérusalem délivrée du Tasse, propose un sujet émouvant : Tancrède, chevalier chrétien, aime Clorinde, princesse sarrazine et la tue en combat singulier sans le savoir, car elle a revêtu l'armure du Roi Argant. Il y a aussi un chassé croisé d'amours sans réponse : Herminie poursuit Tancrède qui regarde Clorinde ; Argant et l'enchanteur Isménor poursuivent l'un Clorinde, l'autre Herminie, sans obtenir d'elles autre chose que de la pitié. L'acte infernal presque obligatoire dans la tragédie des XVIIe et XVIIIe siècles est ici remplacé par la forêt enchanteresse, entièrement constituée ce soir de superbes toiles peintes empruntées à l'Opéra Royal de Versailles, qu'enrichit la mise en scène efficace de Vincent Tavernier, et que magnifient encore les éclairages subtilement tamisés de Carlos Perez.

La principale nouveauté de Campra réside dans l'équilibre des voix, presque toutes graves. Argant et Isménor sont des basses et leurs duos tranchent sur l'ordinaire. Ils sont interprétés par l'excellent Alain Buet et le talentueux Eric Martin-Bonnet. Tancrède, campé par le baryton Benoît Arnould, donne plus dans l'élégie que dans le tragique pur mais la voix est belle, l'articulation nette, et le phrasé délicat. La douce Herminie, rôle dévolu à Chantal Santon, est chantée avec grâce et retenue, notamment dans un bouleversant « Cessez, mes yeux, cessez de contraindre vos larmes ». Mais comme à la création, c'est le personnage de la guerrière farouche et amoureuse, Clorinde, qui attire le plus l'attention. La magnifique chanteuse française Isabelle Druet - qui nous avait déjà subjugué dans L'Egisto de cavalli à Luxembourg en décembre dernier -  lui prête son beau mezzo riche et modulé, son allure décidée et sa puissance dramatique.

Ce plateau d'une rare homogénéité est enfin dirigé d'une main experte par un spécialiste de ce répertoire, Olivier Schneebeli. Sous sa baguette, l'ensemble Les Temps présents fait preuve de discipline, d'une maîtrise technique et, plus généralement, d'une rigueur absolument exemplaires. Quant à la prestation des Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles (dont il assure la direction), elle n'appelle également que des louanges. Olivier Schneebeli obtient un vrai triomphe personnel au moment des saluts, et il est bien légitime – ayant fait triompher la tragédie lyrique de Campra – qu'il garde pour lui-même quelquechose de cette réussite.

Emmanuel Andrieu

Tancrède d'André Campra à l'Opéra Grand Avignon (puis à l'Opéra Royal de Versailles, les 6 & 7 mai prochain)

Crédit photographique © Cédric Delestrade

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