Les voix sauvent Béatrice et Bénédict de Berlioz au Théâtre du Capitole

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Aucun des opéras de Hector Berlioz, à part peut-être La Damnation de Faust, n'appartient au répertoire courant des théâtres lyriques, et Béatrice et Bénédict – une adaptation du fameux Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare – est le moins souvent représenté de tous, même si l'actualité remet l'ouvrage sous les feux de la rampe ces derniers temps : après une nouvelle production à La Monnaie de Bruxelles la saison dernière – reprise ces jours-ci au Théâtre du Capitole de Toulouse -, le Festival de Glyndebourne en a proposé une version scénique cet été et l'Opéra National de Paris en offrira une version de concert en cours de saison.

C'était donc avec beaucoup de fébrilité que nous nous rendions à Toulouse, après avoir manqué la création bruxelloise de cette production signée par Richard Brunel, suite à l'annulation de notre vol à cause des attentats perpétrés dans la capitale belge. Las, comme c'est souvent le cas avec cette œuvre, Richard Brunel – avec le concours de sa dramaturge Catherine Ailloud-Nicolas – ont allègrement tripatouillé la partition de Berlioz, détraquant ainsi sa subtile mécanique pour ne parvenir qu'à une sorte d'incongruité qui n'améliore certes pas l'œuvre originale. Sous le double prétexte de revenir à Shakespeare et de donner un nerf à un opéra comique qui en manquerait, les deux comparses ont ainsi cru bon d'ajouter le personnage de Don John (Don Juan ici) que Berlioz avait volontairement écarté, d'inverser l'ordre des numéros, de transformer le truculent personnage de Somarone en un vil calomniateur, et surtout de réécrire totalement une fin qui ne respecte pas plus les intentions de Berlioz que de Shakespeare, et qui balaie le happy end conclusif au profit d'un final empli d'amertume. Bref, encore une de ces navrantes relectures où un régisseur (et ici une complice), dans un moment de pensée fulgurante, a voulu faire au compositeur l'aumône de sa science et de son goût ! (c'est d'autant plus dommage que, par ailleurs, ce que l'on voit sur scène n'est pas honteux : scénographie ingénieuse d'Anouk Dell'Aiera, jolis costumes de Claire Risterrucci, lumières étudiées de Laurent Castaignt, et direction d'acteurs efficace).

Par bonheur, c'est un satisfecit total côté chant. Avec son incarnation de Béatrice, la mezzo québecoise Julie Boulianne - lumineuse Mallika en Avignon en mars dernier - est la triomphatrice de la soirée. Son beau mezzo ample et capiteux, son tempérament fougueux et sa sensualité exacerbée font notamment merveille dans son redoutable air du second acte, «  Il m'en souvient », qu'elle chante avec autant d'intelligence que de nuances. Le ténor espagnol Joel Prieto a toutes les notes du rôle de Bénédict, assez exigeant dans l'aigu, et il fait montre d'une belle musicalité et de beaucoup de vaillance, en plus d'un français soigné. La soprano américaine Lauren Snouffer a les épaules requises pour rendre justice au personnage de Héro : avec son timbre délicat, elle se montre parfaite musicienne dans les ensembles et délivre son grand air à la Weber « Je vais le voir » avec des vocalises pleines d'éclat. Le duo nocturne entre elle et sa confidente Ursule (superbe Gaia Petrone !) ne manque pas non plus de faire passer le long frisson d'émotion que l'on sait. De par le traitement scénique de Somarone, le baryton-basse bouffe italien Bruno Pratico ne peut malheureusement pas donner ici la pleine mesure de son talent. De leurs côtés, le baryton français Aimery Lefèvre (Claudio) et la basse monégasque Thomas Dear font preuve d'un bel aplomb et d'une vraie autorité dans leurs interventions épisodiques .

Le chef italien Tito Ceccherini sait donner vie à la superbe partition de Berlioz, en souligner l'ironie amusée, comme la lumière ambiguë ou l'effusion mélodique, à la tête d'un Orchestre national du Capitole qui répond avec fougue et souplesse à sa conception. On n'oubliera pas, enfin, le beau travail du Chœur du Capitole, remarquablement préparé par Alfonso Caiani, ni celui du guitariste soliste, dont le nom est malheureusement absent du programme.

Emmanuel Andrieu

Béatrice et Bénédict de Hector Berlioz au Théâtre du Capitole – Du 30 septembre au 11 octobre 2016

Crédit photographique © Patrice Nin

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