La Gioconda à l'Opéra de Marseille

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La Gioconda - seul opéra durable d'Amilcare Ponchielli - est un plaisir rarement offert aux mélomanes français (même si l'ouvrage - réputé difficile - a été monté l'an passé sur la scène de l'Opéra Bastille), un plaisir, du moins, pour ceux qui en acceptent l'intrigue mélodramatiquement brossée à gros traits et curieusement inspirée d'une pièce de Victor Hugo, Angelo, tyran de Padoue. Car il est de bon ton, hors d'Italie, de brocarder La Gioconda et ce, malgré la popularité jamais démentie d'une autre adaptation hugolienne, un certain Rigoletto, d'après Le Roi s'amuse. Si cette partition annonce le vérisme par certains aspects, elle permet d'abord de voir à l'œuvre un compositeur qui avoue un amour immodéré pour la musique de Verdi et qui parvient à se forger un style propre, où il fait la part belle à une écriture orchestrale d'une originalité surprenante.

C'est ce titre qu'a choisi Maurice Xiberras pour débuter la saison 14-15 de l'Opéra de Marseille, en important une production que Jean-Louis Grinda avait initialement montée à l'Opéra de Nice, en 2006. Le directeur de l'Opéra de Monte-Carlo ne cherche nullement ici à donner un sens à cette intrigue passablement décousue, comme s'il peinait à y trouver de l'intérêt. Et s'il fait naître quelques belles images, avec le concours de son scénographe Eric Chevalier, on ne peut que constater qu'il se contente d'illustrer avec naïveté les péripéties de l'action en recourant à un vocabulaire scénique parfois suranné. De même, le chorégraphe Marc Ribaud présente la fameuse Danse des heures comme un ballet classique extrêmement formel : le résultat manque de variété et, par delà la bonne exécution d'ensemble, aucun des solistes ne s'impose.

Las, sous la direction raide et plate de Fabrizio Maria Carminati, le langage musical paraît primaire ; les effets sont gros et les traits orchestraux approximatifs, tandis que les interventions en solistes des instrumentistes sont noyées sous les décibels. Rarement commentaire orchestral aura paru aussi rudimentaire, sous la direction d'un chef qu'on a entendu plus subtil ici-même - Andrea Chénier en 2010 ou Cavalleria Rusticana en 2011 -, dans des partitions pourtant moins raffinées !

Dans le rôle-titre, Micaela Carosi déçoit. Nous conservions de la soprano italienne (notamment in loco dans le rôle d'Amelia d'Un Ballo in maschera de Verdi, en mars 2008) le souvenir d'une technique sans faille, qui lui permettait de passer la rampe de la masse orchestrale avec aisance. Elle savait alors raffiner le phrasé, peaufiner la caractérisation de son personnage, et elle possédait un matériel vocal riche, une belle maîtrise du souffle ainsi qu'un grand sens des nuances. Nous n'avons pratiquement rien retrouvé de tout cela ce soir ! Que s'est-il passé depuis ?...

Après le forfait successif de deux de ses collègues, grâce soit rendue au jeune ténor italien Riccardo Massi qui affronte le difficile rôle d'Enzo, avec des moyens certes limités en termes de puissance, mais tellement plus raffinés que de coutume dans cette partie : il délivre ainsi le fameux air « Cielo o Mar » avec une souveraine élégance. Grande habituée de la scène phocéenne, Béatrice Uria-Monzon convainc totalement ce soir et dessine une Laura pulpeuse, avec son timbre chaud et profond, tandis que la contralto chinoise Qiu Lin Zhang campe une Cieca sombre, grave et imposante. Marco Di Felice en Barnaba s'avère très à l'aise dans ce personnage qui tient du monolithe : la voix est saine, l'aigu profond, l'énonciation véhémente – bref, il incarne le parfait méchant du mélodrame. Dans le rôle d'Alvise, la basse russe Konstantin Gorny compense par l'acuité du jeu ce que le chant n'exprime qu'imparfaitement : un timbre typiquement slave et sonore, mais qui manque de souplesse dans la ligne et de variété dans l'intonation. Enfin, tous les comprimari s'acquittent parfaitement de leur tâche, à commencer par Christophe Berry, un luxe dans le double rôle d'Isepo et du Pilote.

Emmanuel Andrieu

La Gioconda de Ponchielli à l'Opéra de Marseille, jusqu'au 10 octobre 2014

Crédit photographique © Christian Dresse

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