José Cura, bouleversant Peter Grimes à l'Opéra de Monte-Carlo

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Monter Peter Grimes, c’est interroger un drame intérieur : est-il victime, bourreau, les deux à la fois ? Dans cette nouvelle production à l’Opéra de Monte-Carlo, réalisée par le ténor vedette José Cura, c’est la première option qui prédomine, avec le choix d’une puissante confrontation entre le pêcheur et la foule, que magnifie ici un Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo (préparé par Stefano Visconti) magnifique vocalement, mais aussi véritable auteur du drame, dont les grappes humaines se forment dans une chorégraphie orchestrée. Aidé par Silvia Collazuol pour les décors et les costumes et par Benoît Vigan pour les lumières, José Cura offre une vision à la fois traditionnelle et réaliste du village (avec auberge et église du livret) de bord de mer du Suffolk où se passe l’action. Si elle est très présente dans la musique, la mer l'est cependant moins dans la scénographie, or une barque et de nombreux filets de pêche qui jonchent le sol à l’ouverture du rideau, avant d’être suspendus dans les cintres. Ils y resteront pendant toute la durée du spectacle, avant d’être réutilisés pour la dernière image, qui voit les filets redescendre petit à petit pendant les derniers accords, et prendre au piège tous les habitants du village…

Déjà à l’affiche de la maison monégasque pour Tannhäuser (dans sa version française) la saison passée, le ténor argentin incarne un Peter Grimes bouleversant dans son enfermement intérieur. Avec son corps massif comme replié sur lui-même, ses gestes maladroits et brutaux, c’est une boule de nerfs prête à exploser à tout instant, qui marque une impossibilité physique d’exister, de vivre. Il faut l’entende chanter a capella, les yeux fixes et embués, soudainement fragile et prêt à mourir. Qui plus est, Cura affiche une santé vocale éblouissante, qu’il s’agisse du médium et des aigus, modulant son instrument avec aisance, alternant des pianisssimi somptueux et une puissance toute héroïque, avec un naturel qui force l’admiration. Cette nouvelle incarnation est à mettre en bonne position dans son incroyable palmarès…

Ses partenaires ne déméritent pas et imposent une forte présence scénique. En Ellen Ford, la soprano wagnérienne Ann Petersen maîtrise sans peine les écarts difficiles et la tessiture souvent élevée de sa partie. Scéniquement, elle fait ressortir particulièrement bien le côté maternel et la clémence de son personnage. Elle obtient un beau triomphe personnel au moment des saluts. Avec sa belle voix claire et chaleureuse, le baryton égyptien Peter Sidhom campe un Captain Balstrode ému et émouvant. La mezzo britannique Carole Wilson est parfaite en Auntie, tant dans la voix (quels graves !) que dans l’allure (quelle présence !), entourée de deux nièces (Micaëla Oeste et Tineke van Ingelgem) plus que correctes. Enfin, les (nombreux) comprimari se montrent tous convaincants, avec une mention pour le Bob Boles volubile de Michael Colvin, le Swallow concupiscent de Brian Bannatyne-Scott ou encore le Ned Keene outrancier de Trevor Scheunemann.

Avec un sens aigu de de la théâtralité, Jan-Latham Koenig explore avec soin les détails de la partition de Benjamin Britten, même quand se déchaîne la violence orchestrale. Visiblement en osmose avec le plateau, le chef britannique ordonne une lecture tout en convulsions et rugissements, avec des silences qui coupent le souffle, explorant sans relâche l’âme insondable de Peter Grimes

Emmanuel Andrieu

Peter Grimes de Benjamin Britten à l’Opéra de Monte-Carlo, jusqu’au 28 février 2018

Crédit photographique © Alain Hanel

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