Il Trittico de Puccini à l'Opéra de Tours

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En coproduction avec l'Opéra de Maribor (Slovénie) et l'Opéra-Théâtre de Metz, l'Opéra de Tours propose actuellement le (plutôt) rare Tryptique (Il Trittico) de Giacomo Puccini, dont la mise en scène a été confiée à Paul-Emile Fourny (directeur de l'institution lyrique messine). L'homme de théâtre d'origine belge situe l'action des trois intrigues à l'époque de la composition, même pour Gianni Schicchi censé se dérouler au Moyen-âge. Les décors de Patrick Méeüs sont certes « traditionnels », mais sans rien de statique, ni de poussiéreux : on sent d'emblée la présence de la Seine dans Il Tabarro et la tranquillité du couvent dans Suor Angelica. Méeüs signe aussi les éclairages qui sont essentiels dans l'évocation des atmosphères. Les trois ouvrages sont reliés par la présence du même dispositif scénique - un large plateau incliné -, mais surtout par la présence (symbolique) de l'eau qui court tout autour de celui-ci : l'eau de la Seine dans Il Tabarro (et dans laquelle Michele noie Luigi), cette même eau qui sert de poison pour le suicide de Suor Angelica, et enfin celle des égouts de Florence, puisque Fourny transpose l'action de Gianni Schicchi (avec malice et à-propos) dans une cave sordide plutôt qu'une riche demeure bourgeoise. La réussite de Fourny est aussi d'avoir fait de chaque ouvrage un authentique travail d'équipe, où le moindre comprimario est aussi important que les premiers rôles. Chaque personnalité possède ici sa part de vérité et d'humanité, contribuant ainsi à la solidité de l'édifice dramaturgique.

La soirée débute comme il se doit avec Il Tabarro. Les trois rôles principaux y sont remarquablement tenus. Le superbe baryton grec Tassis Christoyannis campe un Michele marqué par le destin ; la violence d’abord contenue de son personnage finit, de soupçons en soupçons, par exploser dans un monologue fulminant. Son rival, Luigi, est tenu par le ténor français Florian Laconi (il nous a accordé une interview) qui possède tout du charmeur, dans le physique comme dans la voix. En Giorgetta, la soprano italienne Giuseppina Piunti fait forte impression par l’incandescence de son jeu et la manière qu’elle a d’infléchir sa superbe voix lyrico-dramatique, au timbre d’un métal ferme et très pur, en des accents tour à tour passionnées ou mélancoliques. On notera également la Frugola, vocalement solide, de la mezzo française Cécile Galois, en dépit d'un ou deux aigus perçants.

Après l’entracte, selon l’ordre habituel, vient Suor Angelica, qui laissera le souvenir le plus marquant de la soirée. On se rappellera la fameuse entrevue entre Suor Angelica et la Zia Principessa, tout de noir vêtue et qui se déplace sur scène telle une araignée. On gardera plus en mémoire encore le sommet dramatique que constituent son suicide par empoisonnement et sa prière à la Vierge, dont elle implore le pardon pour le péché mortel qu’elle vient de commettre. La jeune et talentueuse soprano française Vannina Santoni brûle les planches dans le rôle-titre, et bouleverse en conférant à son héroïne des accents tragiques et torturés, tout en évitant de verser dans le mélodrame larmoyant. Le silence qui suit les derniers accords témoigne de l’émotion qui saisit alors le public. On retrouve Cécile Galois dans le rôle de l’inflexible et arrogante Zia, emploi dans lequel elle s’impose...en faisant froid dans le dos ! Saluons aussi les excellentes « petites sœurs » avec une mention spéciale pour la voix pleine de fraîcheur de Chloé Chaume (Sœur Osmina) et celle emplit de rudesse de Béatrice Dupuy (Sœur Zélatrice).

Pour clore la trilogie, le cynique et désopilant Gianni Schicchi, dont l’histoire est tiré de L’Enfer de Dante. Fourny se laisse ici pleinement aller à sa verve burlesque, dont nous savons qu’il est friand. On y retrouve Florian Laconi qui confère à Rinuccio, par son élan et sa voix ensoleillée, une présence éminemment sympathique. Il entonne avec beaucoup d’éloquence son hymne à la ville de Florence, « Firenze è come un albero fiorito », et trouve par ailleurs en Vannina Santoni, qui interprète le rôle de Lauretta, une partenaire idéale : elle en possède tout le charme - avec une belle conduite de la ligne et d‘admirables sons filés - magnifique « O mio babbino caro » - et sa fragilité naturelle la rend encore plus touchante. Méconnaissable, Christoyannis réapparaît de façon convaincante en Schicchi, conservant intacts la qualité de son phrasé, la chaleur du timbre et le sens de l‘interprétation. Enfin, Cécile Galois (seule à chanter dans les trois opus) est une truculente Cousine Zita.

En fosse, le maître des lieux Jean-Yves Ossonce - il assure à la fois la direction générale et musicale de l'institution tourangelle -  est l’un des grands triomphateurs de la soirée, à la tête d'un Orchestre Symphonique Région Centre-Tours en forme olympique ce soir. De la rudesse dramatique d’Il Tabarro au grand éclat de rire caustique de Gianni Schicchi, en passant par les sonorités mi-séraphiques mi-tragiques de Suor Angelica, il restitue à merveille la riche palette orchestrale de Puccini, tout son éclat et toutes ses nuances, en évitant l’écueil de la trivialité. Bref, Puccini est là dans sa complexité, comme dans sa prodigieuse force de séduction !

Emmanuel Andrieu

Il Trittico de Giacomo Puccini - Les 13, 15 & 17 mars 2015

Crédit photographique © François Berthon

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