Ermonela Jaho et Placido Domingo électrisent le Festival de Peralada dans Thaïs de Massenet

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C’est une offre lyrique toujours plus impressionante qu’offre le Festival Castell de Peralada, en Catalogne, avec des récitals et des opéras affichant les stars les plus en vue du monde opératique : Jonas Kaufmann, Javier Camarena, Josep Bros (pour ce qui est des récitals), mais aussi le Requiem de Verdi, une version scénique de La Flûte enchantée, Rinaldo ainsi que Acis et Galatée de Haendel (sous format concertant), et enfin une version de concert de Thaïs de Jules Massenet, avec Ermonela Jaho dans le rôle-titre et l’inusable Placido Domingo (77 ans !) dans celui d’Athanaël.

Thaïs est un opéra pré-expressionniste extrêmement séduisant, qui a pour thème la décadence physique et psychique, ainsi que la lutte entre le sacré et le profane, entre la rédemption et la perdition. Le livret de Louis Gallet, tiré du roman homonyme d’Anatole France, en respecte l’intrigue, laissant toutefois de côté les dimensions onirique, critique et mystique : le Moine Athanaël tente de persuader la courtisane Thaïs, pour qui il conçoit une véritable passion, de renoncer aux plaisirs de la chair. Thaïs, rachetée par Nathanaël, mourra sanctifiée : elle constitue l’un des grands personnages de Massenet et de la seconde moitié du XIXe siècle français. Sa vocalità, d’une grande souplesse, modelée sur la parole, changeante, fluide, qui permet au compositeur de créer des mélodies en miniature, est l’un des atouts majeurs de cet opéra, rare mais intéressant. Car d'aucuns n'y voient qu'une histoire mi-sucrée mi-surannée, avec une partition qui comporte force tunnels, entrecoupée de ce tube qu'est la célèbre « méditation », mais, pour notre part, jamais cette musique ne nous parait ennuyeuse, bien au contraire, tant son raffinement orchestral et ses couleurs chatoyantes continuent d'ensorceler nos oreilles à chaque nouvelle écoute.

Thaïs est incarnée ce soir par celle qui avait fait chavirer les cœurs de tout l’Auditorium du Château de Peralada, l’été passé, avec son incarnation majeure (et bouleversante) de Madama Butterfly. Unique, le timbre est rond et moiré, les aigus saturés d'harmoniques (les contre-de son grand air « Dis-moi que je suis belle ! » ne lui posent aucun problème…), les piani comme aériens et la diction quasi parfaite, ce qui a toujours son importance dans ce répertoire où sont essentielles déclamation et prosodie. Depuis que Renée Fleming a abandonné le rôle, la soprano albanaise apparaît comme la meilleure titulaire de notre temps. Déjà entendu dans le rôle d'Athanaël au Festival de Salzbourg (édition 2016), l’illustre ténor espagnol Placido Domingo affiche une forme éblouissante ce soir, livrant des aigus impressionnants, mais il faut néanmoins lui passer un français peu châtié et un registre grave peu audible (baryton Domingo ?), largement compensé par une présence électrisante et magnétique, à l'instar de Jaho, alors même qu’on assiste à une version de concert. Il fait immanquablement délirer le public - de toute façon acquis à sa cause - au moment des saluts. En Nicias, le ténor italien Michele Angelini est une belle surprise : il déploie un timbre très flatteur, s’exprime dans un français quasi parfait, et surtout possède le style requis. Les jeunes chanteuses catalanes Elena Copons et Lidia Vinyes Curtis, dans les rôles de Crobyle et Myrtale, forment un duo efficace, doté d’un chant soigné et délicat, tandis que l'Albine de la soprano colorature basque Marifé Nogales fait valoir un registre aigu sidérant. Enfin, Jean Teitgen apporte en Palémon une touche authentiquement française.

Déjà présent en fosse la veille pour le récital de Jonas Kaufmann (nous y reviendrons), l’Orchestre du Teatro Real sonne magnifiquement sous la baguette compétente et passionnée du grand chef français (trop rare en sa patrie…) Patrick Fournillier. La phalange espagnole se révèle sous un jour particulièrement flatteur, en faisant ressortir les richesses envoûtantes et les luxuriances orientalisantes de la partition, et il convient de mentionner le violon de Vesselin Demirev, qui livre une Méditation de Thaïs d’une bouleversante intensité.

Emmanuel Andrieu

Thaïs de Jules Massenet au Festival de Peralada, le 29 juillet 2018

Crédit photographique © Toti Ferrer

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