Carmen au Théâtre Impérial de Compiègne

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Aussi étonnant que cela puisse paraître, Carmen n'avait jamais été représenté au Théâtre Impérial de Compiègne. Certes, l'institution picarde n'a que vingt trois ans d'âge, la chute de Napoléon III – qui avait désiré ce théâtre jouxtant le Palais Impérial - n'ayant pas permis l'aboutissement des travaux. Pour la petite histoire, il a été édifié sur l'emplacement de l'ancien couvent des carmélites qui inspira à Georges Bernanos – et à sa suite Francis Poulenc – son fameux Dialogues des carmélites. C'est à Pierre Joudan – qui cherchait un lieu où développer son projet de redécouverte d'un répertoire français oublié – que l'on doit la réhabilitation et l'achèvement du théâtre, inauguré en septembre 1991, avec Henry VIII de Camille Saint-Saens, qu'il mit lui même en scène. Sa disparition en 2007 entraîna beaucoup d'incertitudes quant à l'avenir du théâtre, avant que les rênes ne soit reprises par Eric Rouchaud - directeur de la scène voisine de l'Espace Jean Legendre -, pour lui donner un second souffle. Cette Carmen est d'ailleurs le premier ouvrage lyrique qui soit une production originale, et non un spectacle invité, autant dire que le spectacle était fébrilement attendu.

Confiée au metteur en scène français Philippe Arlaud – qui avait déjà proposé sur la scène compiégnoise, c'était en 2010, Les Mamelles de Tirésias de Poulenc -, cette production de Carmen frappe d'abord par son économie de moyens, et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'on est loin ici de la Séville folklorique de tradition ; de fait, l'on ne compte guère, comme éléments de décors, que quelques chaises et quelques malles... L'action est transposée dans les années 60-70, et Carmen fait inmanquablement penser - à notre surprise, pour ne pas dire à notre désarroi - à la Loulou de Pabst, mais avec l'acccent « titi parisien » et la gouaille d'Arletty ! La séduction et la féminité qui colle (en principe) au personnage sont par ailleurs ici éradiquées, ce qui est pour le moins déroutant. Etonnant également ce personnage féminin décalée et omniprésent, qui apparaît d'abord en perfecto, et qui incarne plusieurs personnages, dont Lilas Pastia ou le guide de Micaëla dans la montagne. La scène finale accentue encore la perplexité dans laquelle nous a plongé tout le spectacle, qui voit le rideau se baisser sur une foule qui s'avance vers l'audience, les visages cachés par des masques de taureaux...

Cent pour cent francophone, la distribution vocale est d'un très bon niveau, et tous les chanteurs réunis ce soir font preuve d'une formidable diction. Si le traitement de son personnage est contestable, Marie Lenormand n'en est pas moins, vocalement parlant, une Carmen crédible. Elle délivre un chant bénéficiant de son art du legato et de sa musicalité aigüe, avec une voix sombre, mais sans la moindre lourdeur. La comédienne n'est pas en reste en incarnant une Carmen qui va à la mort en toute noblesse, pour accomplir un destin qu'elle connaît dès l'origine. Si Jean-Pierre Furlan, à ses côtés, apparaît parfois gauche scéniquement, son Don José est d'un certain calibre. Il suffit de l'entendre caresser l'air de la fleur, couronné d'un pianissimo en registre de tête éclatant et stable, pour lui pardonner, à d'autres moments, quelques coups de glottes - ou sanglots -  véristes.

Peu de barytons-basses sont capables aujourd'hui de chanter Escamillo de façon véritablement satisfaisante, et c'est donc tout à l'honneur de Pierre Doyen d'avoir concaincu dans la partie du torero, avec une voix possédant toute la projection nécessaire - ainsi que le style requis -, pour rendre justice à son personnage. Sophie Marin-Degor fait étalage d'une solide technique et d'un style adéquat, à défaut de faire fondre les cœurs ; son timbre déjà trop vibrant se tend dans le tierce supérieure et perd de son moelleux. Quant aux personnages secondaires, ils n'appellent aucuns reproches. Jean-Marc Salzmann, conseiller artistique du Théâtre Impérial, offre un Zuniga au verbe haut et un mordant vocal idoine, Lionel Peintre et Rodolphe Briand forment un impeccable duo vocal, alors que les pétulantes Magali Léger et Carine Séchaye réussissent la prouesse de chanter juste à la fin de l'air d'Escamillo, tout en créant des personnages contrastés et parficulièrement cohérents, comme dans le trio des cartes.

A la tête d'un Orchestre de Picardie fort bien sonnant, le jeune chef français Benjamin Pionnier dirige d'une baguette vive et expressive, sans exagérer aucun effet, avec un souci de clarté et d'équilibre, auquel répond également une réelle attention aux chanteurs. Enfin les choeurs conjugués de l'Ensemble vocal Aedes, des Choristes de Picardie, du Ménestrel et de la Chorale Arabesque, ont fait honneur à Mathieu Romano, sous la direction duquel ils étaient placés.

Emmanuel Andrieu

Carmen au Théâtre Impérial de Compiègne

Crédit photographique © Thierry Laporte

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