De la maison des morts ressuscite Patrice Chéreau à l’Opéra Bastille

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Qu’est-ce qui fai(sai)t le génie des mises en scène de Patrice Chéreau ?  Créée en 2007 au Wiener Festwochen (et donnée ici pour la première fois à Paris), De la maison des morts est l’une des réalisations majeures de l’homme de théâtre français. Adapté de Dostoïevski, l’opéra de Janacek reste pourtant une gageure à mettre en scène. Le livret n’est pas toujours des plus clairs, et l’action consiste surtout en une succession de monologues de prisonniers. Contrairement à ce que pourrait laisser penser son titre, De la maison des morts s’avère une œuvre vibrante de vie. Créé à titre posthume en 1930, l’ouvrage est également une sidérante préfiguration du goulag et de l’univers concentrationnaire.

La première raison de la grandeur des mises en scène de Chéreau réside dans le sentiment d’urgence (accentué ici par les surtitres inscrits sur les murs). Dès le lever de rideau, l’impressionnant mur gris de Richard Peduzzi et les splendides lumières de Bertrand Couderc installent une suffocante tension dramatique. Les mouvements des chanteurs, recréés par Peter McClintock, Vincent Huguet et Thierry Thieû Niang, offrent en outre une véritable chorégraphie de l’âme des prisonniers. Mais c’est dans le rapport entre scènes d’ensemble et détails que le spectacle saisit le plus. Des prisonniers jouent au football avec une chaussure, d’autres se battent lorsque soudain, on aperçoit, au moment même où Chéreau l’a décidé, que certains bagnards ont les pieds entravés par des chaînes. Le metteur en scène multiplie les regards et les actions parallèles, et cette science du changement de focale s’apparente au cinéma. Le mouvement incessant de la scène ménage enfin des arrêts sur image d’une puissance inouïe, tel un dortoir immobile ou ce déluge de détritus à la fin du premier acte. 

Musicalement, la partition de Janacek trouve en Esa-Pekka Salonen un digne successeur au créateur de la production, Pierre Boulez. Le chef finlandais offre une lecture très analytique dans laquelle on entend tous les instruments (l’Orchestre de l’Opéra de Paris y est magnifique de sensibilité). Les chanteurs sont tous impressionnants d’engagement. Difficile de distinguer un interprète plutôt qu’un autre, tant règne ici un esprit de troupe. Citons tout de même l’émouvant Skouratov de Ladislav Elgr, le couple père/fils très complémentaire de Sir Willard White et Eric Stoklossa et surtout le formidable Chœur de l’Opéra de Paris préparé par José Luis Basso. L’incandescence de la musique de Janacek associée à l’ampleur de la mise en scène de Chéreau offrent une épure humaniste qui dit tout de la solitude, de la sauvagerie, des liens qui se créent entre prisonniers ou de l’engrenage de la violence chez l’être humain.

Mais osera-t-on l’avouer ? Le premier acte est pétrifiant d’émotion, le deuxième acte séduit par sa mise en abyme théâtrale, mais dans le troisième et dernier acte, la tension baisse drastiquement, et ce malgré la belle voix de velours de Peter Mattei en Chichkov. Est-ce la faute de la recréation, remarquable pourtant, de l’œuvre elle-même (comment Janacek aurait-il pu achever une action qui se répète sans cesse ?) ou de la vision de Chéreau qui s’essouffle in fine ? Tout ce qui brûlait jusque-là d’incarnation devient brusquement plus cérébral et métaphorique. Et contre toute attente, on quitte l’Opéra Bastille, avec un sentiment d’inachevé. Mais c’est le miracle d’une soirée magnifique, le spectacle s’insinue et résonne longtemps en vous grâce à sa densité humaine.  C’est cela aussi qui rend les mises en scène de Patrice Chéreau inoubliables.

Laurent Vilarem

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