Dans les profondeurs d’Into the little hill de Benjamin à l’Athénée

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Nous sommes en 2006. George Benjamin occupe une place paradoxale dans le concert d’aujourd’hui. Génie précoce (son professeur Olivier Messiaen disait de lui qu’il serait « le prochain Mozart »), le compositeur anglais écrit de belles pièces instrumentales et orchestrales mais ne réalise pas tout à fait les promesses que le milieu place en lui. Tout change avec la création à l’Amphithéâtre Bastille d’Into the little hill, petit opéra sur un livret de Martin Crimp. Cet ouvrage de quarante minutes éblouit critiques et public, inaugurant les grands triomphes internationaux de Written on Skin (2012) et Lessons in love and violence (2018)

Ce qui frappe dans la très attendue nouvelle production du Théâtre de l’Athénée, c’est tout d’abord la pertinence visionnaire du livret. Ce qui, en 2006, restait relativement abstrait prend une actualité fulgurante treize ans plus tard. Into the little hill relève de la fable : « À la veille d’une élection, en présence de son enfant endormi, un homme d’Etat conclut un pacte avec un étrange inconnu. Réélu, il ne tient pas son engagement : tous en subiront les conséquences ». Nous transcrivons ici les propos de Martin Crimp, car c’est l’écueil sur lequel achoppera la mise en scène de Jacques Osinski tant il est difficile, pour qui ne s’est pas préparé au spectacle, de comprendre entièrement les tenants et les aboutissants de cette relecture moderne du conte du joueur d’Hamelin. Un comble, quand dans notre souvenir de la création, la production originelle à l’Amphithéâtre Bastille, n’était pas surtitrée mais paraissait étrangement plus facile à suivre.


Into the Little Hill © Pierre Grosbois

La soirée commence dans l’obscurité, par une pièce indépendante pour flûte de George Benjamin, aux effluves bouléziennes, interprétée par Claire Luquiens, puis le rideau s’ouvre sur une chambre d’enfant dans une ville infestée par les rats. Dès les premières mesures d’Into the little hill, on comprend pourquoi la musique de George Benjamin était en quelque sorte prédestinée à l’opéra. Il y a dans l’écriture vocale et orchestrale du compositeur britannique une densité qui confine au tragique. Cet aspect inexorable n’est malheureusement qu’imparfaitement rendu par l’Ensemble Carabanchel dirigé par Alphonse Cemin, même si apparaissent de savoureuses interventions instrumentales, notamment au banjo ou à la flûte basse. De même, il faut deux interprètes d’exception pour incarner cette musique brillante mais exigeante de précision. À la création, les voix d’Hillary Summers et Anu Komsi étaient terrassantes de présence et d’intensité, ce qui n’est malheureusement pas le cas ce soir de Camille Merckx (au timbre rauque et envoûtant) et Elise Chauvin (à la voix plus fragile), moins à l’aise avec la langue anglaise. La mise en scène statique de Jacques Osinski n’aide pas non plus les deux chanteuses à se déployer et à personnifier pleinement les différents personnages qu’elles doivent interpréter au cours de l’ouvrage (un ministre, un enfant, la foule…). Les apartés vidéo de Yann Chapotel comptent en revanche parmi les passages les plus réussis de la soirée, notamment l’impressionnante lanterne magique animée dans lequel le vidéaste français témoigne une nouvelle fois d’une remarquable inventivité après les succès d’Avenida de las Incas et Donnerstag aus Licht aux côtés du Balcon.

La soirée est donc imparfaite, mais elle s’avère essentielle pour qui veut mieux découvrir l’univers de George Benjamin, l’une des voix majeures de l’opéra d’aujourd’hui.

Laurent Vilarem
(Paris, 11 avril 2019)

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