À l’Opéra-Comique, L’Inondation de Filidei : une création débordante de beauté

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C’est émouvant de voir un chef d’œuvre naître sous ses yeux. Poursuivant l’héritage de Carmen et Pelléas et Mélisande, l’Opéra-Comique vient d’écrire une nouvelle page glorieuse de son histoire. Livret riche, spectacle haletant et musique somptueuse, L’Inondation de Francesco Filidei est incontestablement l’opéra en français le plus abouti depuis L’amour de loin de la finlandaise Kaija Saariaho en 2000.


L'Inondation (c) Stefan Brion

Il n’est guère étonnant finalement que ce soit deux « étrangers de Paris » (Filidei est Italien) qui aient signé un chef d’œuvre de l’opéra français. A rebours d’innombrables compositeurs hexagonaux, le compositeur pisan fait l’impasse sur le tragique expressionniste des opéras de Berg (un choix esthétique que faisait également Benjamin Attahir deux jours plus tôt à Bruxelles) pour revenir aux modèles écrasants de Pelléas et Mélisande de Debussy et Dialogues des Carmélites de Poulenc. La prosodie épouse le rythme naturel du français, une spontanéité renforcée, semble-t-il, par le très long travail en amont effectué par le librettiste-metteur en scène Joël Pommerat (plus d’un an de lecture du texte avec les chanteurs).

Il y a en outre du Maeterlinck chez Pommerat. Comme chez le dramaturge belge, l’homme de théâtre français place des personnages archétypaux dans un quotidien faussement naturaliste. S’en dégage un au-delà métaphysique et une vision cruelle des passions humaines. Inspirée d’une nouvelle de l’écrivain russe Ievgueni Zamiatine, L’Inondation raconte la vie d’un immeuble près d’un fleuve en crûe. Un couple qui n’a pas d’enfant recueille une adolescente de 14 ans dont le père vient de mourir. L’inondation de leur appartement va précipiter le drame…

Dans L’Inondation, tout déborde. Les prémisses du spectacle sont pourtant fragiles : le décor, coupe d’une façade d’immeuble façon La Vie, mode d’emploi de Perec, a un air de déjà-vu (notamment chez Katie Mitchell). De même, les sonorités bruitistes de l’orchestre de Filidei exhibent la carcasse d’une musique en train de pourrir. On y entend des souffles, le battement des doigts des musiciens sur leurs instruments et de nombreux bruits étranges et familiers comme des rhombes, des appeaux ou des waterphones. Mais comme un fleuve en crû, la vie s’anime, le chant s’éveille et parvient à d’étonnants sommets lyriques et dramatiques.


L'Inondation (c) Stefan Brion

À la manière des longs plans séquences des films de Pialat et Kechiche, qui traquent la transcendance derrière des atours réalistes, Francesco Filidei opère par grands blocs de scène. Le compositeur épuise chaque séquence en utilisant des éléments instrumentaux ou vocaux typés qu’il enrichit petit à petit, pour aboutir à d’impressionnantes épiphanies (époustouflant Philharmonique de Radio France sous la direction de l’impérial Emilio Pomarico !) dans une logique accumulative qui finit par tout emporter sur son passage en deuxième partie de spectacle. Même entêtement obstiné dans le livret qui, avec une fluidité exemplaire, enrichit et humanise des personnages d’une implacable humanité.

Impeccables même quand ils ne chantent pas, la troupe de chanteurs est sidérante d’évidence. Il faudrait les citer tous : les enfants Colin Renoir-Buisson, Mona Lebas, le charismatique Médecin de Vincent Le Texier, le très émouvant Policier Narrateur de Guilhem Terrail dont les airs retrouvent la beauté du baroque, le Voisin solaire d’Enguerrand de Hys, l’impressionnante et ambigüe Voisine de Yael Raanan-Vandor, ou encore la si sensible Jeune Fille de Norma Nahoun (doublée de la comédienne Cypriane Gardin).  Brûlant les planches, Boris Grappe tisse un très fin portrait de l’Homme falot et dépassé par la situation. Quant au rôle principal, le personnage de Sofia permet à Chloé Briot de sortir des rôles d’enfants où elle excellait chez Ravel et Boesmans, pour offrir un inoubliable personnage qui se consume dans une scène de folie. Car c’est cela qui impressionne le plus dans L’Inondation : on y retrouve, dans un langage contemporain, un magnifique duo d’amour, un meurtre, une scène d’inondation, et donc une scène de folie comme dans les grands opéras italiens du 19e siècle. Tout un kaléidoscope d’émotions, qui déborde de sens, de belle musique et de passions. Oui, c’est bien cela qui caractérise un chef d’œuvre.

Laurent Vilarem
(Paris, le 27 septembre 2019)

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