À Bruxelles, création du Silence des ombres d’Attahir : Belgian Horror Story

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Il en fallait de l’audace à Benjamin Attahir pour créer Le Silence des ombres à Bruxelles ! La gageure relevait de l’improbable : à 30 ans, proposer un spectacle de 3h35 composé de trois pièces (Puccini ne s’y est risqué qu’à la fin de sa vie dans Le Triptyque) dans un univers, le théâtre de Materlinck, saturé de références historiques. Le résultat, harassant, inégal, constitue cependant une heureuse surprise et place Attahir au rang des authentiques talents lyriques à suivre dans les prochaines années.

Bien sûr, difficile de ne pas penser à Pelléas et Mélisande, voire au Ariane et Barbe-Bleue de Paul Dukas, lors des premières minutes : des phrases comme « Il est tard, la lune est sur le point de se coucher », « je n’ai pas de courage » ou « je ne suis pas sûr de savoir quelque chose » éveillent irrésistiblement la prosodie debussyste. Des personnages (Alladine, Ygraine, un roi malade, des servantes…) reviennent dans des décors familiers (des voûtes de château, des souterrains…), ce dont on ne s’étonnera guère puisque Le Silence des ombres se constitue des Trois petits drames pour marionnettes écrits par Materlinck exactement à la même époque. Après un jeu du chat et de la souris, et c’est la première surprise du spectacle, Benjamin Attahir fait oublier les grandes références : son Maeterlinck ne sonne pas comme du Debussy. Autre surprise : l’écriture n’a rien d’atonale et ne violente pas la prosodie du français. A la différence d’innombrables opéras contemporains, Attahir fait l’impasse sur le tragique expressionniste d’Alban Berg et semble reprendre l’opéra français là où Ravel l’a laissé.

A rebours des ténèbres d’un Claude Régy, le Maeterlinck d’Attahir n’a également rien de statique. Très orchestrale, l’écriture instrumentale babille d’une agitation fébrile, avec une préoccupation rythmique qui rappelle celle des « slaves de Paris » (Stravinsky, Martinu…). S’il fallait trouver des équivalents contemporains, on pourrait penser à la musique (en plus diversifiée) d’un Thierry Escaich, sans les recours systématiques aux fracas orchestraux, ou de Gérard Pesson, le professeur d’Attahir, qui échouait dans Trois Contes à apporter cohésion à un spectacle constitué de trois pièces autonomes.

Ne le cachons pas : l’action des trois pièces de Materlinck (La Mort de Tintagiles, Intérieur, Alladine et Palomides) est souvent incompréhensible pour qui n’a pas lu le synopsis préalablement. Mais c’est dans cet alliage entre musique illustrative et trame nébuleuse que Le Silence des ombres tire tout son sel. Rapidement, par on ne sait quel mystère, le spectateur est pris. La première pièce, La Mort de Tintagiles, s’écoute comme un petit conte d’horreur. Cet opéra de chambre pourrait paraître aussi daté qu’une pièce radiophonique des années 1960. Or, son angoisse et sa cruauté nous paraissent résolument contemporaines. Par la fulgurance de ses scènes et surtout par l’engagement de ses interprètes, on songe à un épisode d’excellentes séries télé comme American Horror Story ou Stranger Things. Chez Maeterlinck, l’horreur se passe derrière des portes closes, et en une heure, Attahir distille une épouvante remarquablement efficace.

La deuxième pièce, Intérieur, apparaît davantage comme un intermède. Entièrement parlé, il s’agit d’un monodrame récité dont la noirceur domestique évoque cette fois les contes horrifiques de Lovecraft. La musique d’Attahir y sert davantage de décor, ce qui permet à la mise en scène d’Olivier Lexa de s’épanouir pleinement. Sans bousculer le théâtre du dramaturge belge, Lexa mêle éléments contemporains à une esthétique d’art nouveau. Aidé par de remarquables vidéos et une grande économie de moyens dans les décors et les lumières, Le Silence des Ombres trouve dans l’équipe scénographique un partenaire parfaitement inventif, respectueux et engagé.

Après déjà deux heures du spectacle, le troisième opéra, Alladine et Palomides, montrera cependant les limites de la soirée. Est-ce la fatigue du spectateur ou une inspiration moindre de l’écriture, les coutures du dernier conte apparaissent davantage. Attahir tisse toujours un ruban musical, mais son mille-feuille laisse entrevoir trop facilement ses diverses couches. Plus qu’une variation sur Pelléas et Mélisande, les opéras de chambre de Britten (Le Tour d’Ecrou, Le viol de Lucrèce) deviennent ici le modèle assumé. Plus mélismatique, l’écriture y est paradoxalement plus « moderne ». Des sonorités proches du gamelan teintent d’étrangeté une action incontestablement trop longue et laborieuse.

Dans la troupe vocale, il faudra distinguer le Palomides de Pierre Derhet, la belle voix de Golaud de Renaud Delaigue et surtout les remarquables Julia Szproch et Raquel Camarinha, véritable reine de la soirée. Toutes et tous (Morgane Heyse, Gwendoline Blondeel, Sarah Théry, Sébastien Dutrieux, le comédien Luc van Grunderbeeck) habitent l’univers de Maeterlinck avec exactitude, sans jamais le muséifier. Et on se dit que la remarquable terreur provoquée par La Mort de Tintagiles signe l’avènement d’un excellent compositeur d’opéra et la possible entrée au répertoire d’un petit bijou d’horreur et d’effroi.

Laurent Vilarem
(Bruxelles, 25 septembre 2019)

Crédit photo © Gianmaria De Luca

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