Medea d'Aribert Reimann au Komische Oper de Berlin

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Aribert Reimann – âgé maintenant de plus de 80 ans – est sans doute l’un des compositeurs contemporains allemands parmi les plus importants et significatifs de son époque. Depuis la création de son grand opéra, Lear (donné pour la première fois à l’Opéra d’Etat de Munich en 1978 où il connut un grand succès), Aribert Reimann envisageait la création d’une nouvelle œuvre, basée cette fois sur l’un des plus emblématiques personnages mythologiques de la littérature mondiale, Médée.

Mais c’est seulement avec la découverte de l’adaptation de l’œuvre par l’auteur autrichien Grillparzer (créé en 1821) qu’Aribert Reimann s’est senti « hanté » par l’œuvre elle-même, « ne pouvant échapper au devoir impérieux de composer un autre opéra... ». Et la première mondiale de Medea fut donnée sur scène en 2010, à l’Opéra d’Etat de Vienne.

La première berlinoise est produite par le Komische Oper, dans le cadre de la programmation d’une série de productions intégralement consacrées à Reimann, à Berlin, et qui doit intégrer la création du prochain opéra du compositeur, L’invisible, à la Deutsche Oper Berlin plus tard cette année.

Dans le contexte actuel (sans doute un peu différent de celui de la création en 2010), le destin de la Médée de Reimann (le personnage est traité là sous l’angle de « l’étrangère expatriée ») semble fondamentalement faire écho à la crise des réfugiés et à toutes les implications qu’on lui connait – que ce soit en matière d’intégration, mais aussi son contraire, comme les risques de désintégration, de rejet des étrangers, de séparation ou de construction de murs dans nos vies ou dans nos esprits.

Pour porter l’œuvre aujourd’hui, la production est confiée à Benedict Andrews, metteur en scène reconnu internationalement, régulièrement engagé dans des projets d’envergure que ce soit à Londres, en Allemagne ou encore à Sydney, et que sa biographie professionnelle présente comme un « exemple extrême d’ouvrier du théâtre mondial », qui ajoutait encore récemment la production de films à ses nombreuses activités.

Pour Medea, il imagine une scène plongée dans une quasi-obscurité, presque vide, à peine parsemée de quelques pierres sur un paillis de débris répandus au sol et articulée autour d’une structure faite de cordes fragiles suggérant l’esquisse d’une maison inachevée. Dans ce décor minimaliste, le scénographe Johannes Schütz crée un espace de solitude et de désespérance totales. Une lampe gigantesque symbolise par ailleurs un soleil démesuré et agressif, en rotation, achevant une révolution complète le temps de la soirée, sans pour autant ni réchauffer, ni atténuer l’esthétique de désolation de l’ensemble. Et l’équipe de production se complète par ailleurs avec Victoria Behr, responsable de costumes tout aussi minimalistes.

Dans la première partie de la soirée, Benedict Andrews imagine une mise en scène expérimentale, plaçant Médée et les protagonistes impliqués dans la scène au premier plan, alors que les autres personnages restent assis en fond de scène, attendant de participer à l’action.

À la fin de la première partie et tout au long de la seconde, les enjeux dramatiques sont à leur paroxysme grâce au chant et au jeu extrêmes et grandioses de la Medea de Nicole Chevalier – son investissement sur scène, en plus de sa maîtrise d’une partition particulièrement exigeante, font de sa performance le point d’orgue de la soirée. À ces côtés, Günter Papendell personnifie à la perfection le personnage opportuniste de Jason.

La confidente de Medea, Gora, est parfaitement interprétée par Nadine Weissmann et la Créuse d’Anna Bernacka est tout aussi brillante. Son père Kréon, endossé par Ivan Tursic, est à l’avenant. Dans le rôle d’Herold, le contreténor Eric Jurenas se révèle particulièrement impressionnant sur scène, notamment grâce à une performance vocale incroyable.
On souligne d’autant plus la capacité remarquable du Komische Oper de Berlin à distribuer parfaitement l’ensemble des rôles de la production.

Dans la fosse, la difficile partition de l’orchestre était confiée à la baguette de Steven Sloane, chef expérimenté de grand talent, qu’on connait notamment pour être à la tête du Bochumer Symphoniker depuis 1994 et régulièrement salué pour son travail auprès de jeunes musiciens. Il dirige ici l’orchestre du Komische Oper de Berlin et se joue de tous les pièges d’une partition complexe et d’une œuvre difficile à la structure virevoltante. Sous sa baguette, l'orchestre est particulièrement engagé, notamment dans les merveilleux passages solos, brillamment interprétés par les différents groupes d'instruments, tout au long de la soirée.

De toute évidence, l’opéra contemporain n’est pas toujours simple à appréhender et peut rebuter, si bien que plusieurs fauteuils se videront après l’entracte. Pour autant, le public resté jusqu’au terme de la soirée applaudira longuement et avec enthousiasme, en plus de lancer de nombreux bravi, plus spécifiquement à Nicole Chevalier, Günter Papendell et Steven Sloane.
Et de formidables applaudissements sont aussi réservés au composteur, manifestement enchanté, lorsqu’il vint saluer aux côtés des interprètes et de l’équipe de production.

Traduction libre de la chronique d'Achim Dombrowski

Crédit photo : Monika Rittershaus

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