Gala Domingo au Festival de Salzbourg 2015

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Le long règne de Plácido Domingo à la tête du monde de l’opéra n’est manifestement pas prêt de s’achever. À l’occasion d’un concert de gala célébrant les quarante ans du ténor au Festival de Salzbourg, le chanteur et quelques-uns de ses amis ont su séduire le public grâce à un programme particulièrement bien choisi, et délivré au travers d’une très belle prestation.

Plus particulièrement pour une performance concertante, l’événement bénéficiait d’une attention peu habituelle. Le spectacle débutait dans l’atmosphère glaciale du prologue du deuxième acte de Siberia de Giordano, interprété par le fabuleux Munich Radio Orchestra. Des cordes énergiques, d’abord, puis progressivement, la musique faiblit avec douceur. Le suspense se construit (tandis que le chef Gianandrea Noseda affiche un air perplexe), alors que la star de la soirée prend son temps pour traverser la scène une première fois. Il justifie le tonnerre d’applaudissements qui a salué son entrée en entonnant son premier air « Nemico della patria » d’Andrea Chénier. Il s’approprie l’espace, évolue en rythme, gesticulant de manière communicative et toujours de façon naturelle. Il dévoile aussi une large gamme de textures vocales, crachant tantôt quelques mots, en chuchotant tantôt d’autres. Un soupçon d’oscillation se fait parfois sentir, mais son son demeure puissant et pur tout au long de la soirée.

La transition de Domingo dans le répertoire baryton n’est pas toujours convaincante dans le contexte des opéras mis en scène. Ici, avec la liberté de sélectionner individuellement des scènes et des airs, il semble comme chez lui dans cette nouvelle discipline. Au cours de la soirée, il endosse plusieurs figures paternels et chante Germont, Boccanegra, ou encore le Doge avec une intense conviction lyrique. Mais sa prestation la plus enthousiasmante vient d’une de ses récentes prises de rôle, Macbeth de Verdi (« Perfidi ! All’anglo contro me v’unite !... Pietà, rispetto, amore »). Des choix extrêmement dynamiques qui offrent un grand contraste dramatique, mais Domingo brille davantage encore grâce à la complexité psychologique de ces scènes, qu’il s’approprie tout en nuance.

Il choisit résolument ses collaborateurs autant pour leur sens dramatique que pour leurs capacités vocales, mais tous ne sont pas aussi subtils que Domingo. Comme Rolando Villazon, qui chantait notamment un très mélodramatique « Ela solita storia del pastore » de l’Arlésienne mais avec un air si tragique, qu’il en était presque drôle. Son sur-jeu l’a aussi amené à produire quelques sons déplaisant. De toutes évidences, ce soir-là, sa voix n’était pas très en forme mais dévoilait néanmoins quelques notes de têtes douces et légères. Son jeu d’acteur était plus au point lors de son duo final avec Domingo, « In un coupè… O Mimì, tu piùnon torni ». Le badinage des deux artistes éperdument amoureux au début de cette scène est particulièrement amusant, puisque Domingo n’arrête pas d’essayer d’entonner les répliques de Villazon (sans doute les souvenirs de ses expériences de ténor en Rodolfo…). Leur deux voix ne se mariaient pas particulièrement bien dans les moments les plus forts, mais ils possèdent tout de même une très belle complicité scénique, et leur prestation s’avérait finalement indescriptible de douceur et d’émotion lorsque Villazon pose sa tête sur l’épaule de Domingo à la fin de leur performance.

Trois sopranos avec de magnifiques voix distinctes ont chacune chanté un air solo et un duo avec Domingo. Maria Agresta a montré un légato impeccable, un ton incandescent et riche, notamment grâce à de somptueux aigus pendant « Tu che di gel sei cinta », ainsi qu’en Lucrezia dans une scène de I due Foscari. Pour autant, le son qu’elle produit parait parfois trop tendu pour bien s’harmoniser avec celui de Domingo. La prestation de Krassimira Stoyanova en revanche était du plus bel accord, et leur deux voix flottaient parfaitement dans un bel ensemble à la fin de leur scène de Simon Boccanegra. Stoyanova interprétait également un superbe « Pace, pace, mio Dio », plein de contrastes soudains et dynamiques, offrant un son toujours plus chatoyant et puissant. Son style dramatique sur scène est plus timide que celui des autres chanteurs, mais sa voix demeure particulièrement expressive. De prime abord, Ana Maria Martinez n’impressionnait pas vraiment en Violetta, du fait d’une voix couverte qui manquait manifestement de chaleur et de profondeur. Pour autant, sa voix s’est ouverte au fur et à mesure de la scène, pour finalement se révéler brillante et entrainante. Son solo « Ernani !... Ernani, involami » a montré tout son talent pour les crescendos et les descrescendos, très précis, avec une colorature lisse et douce.

Le chef Giandrea avait la tâche peu enviable de diriger des chanteurs lui tournant constamment le dos. Chose qu’il a néanmoins parfaitement su surmonter, et l’orchestre était presque toujours de concert avec les chanteurs. Et ce n’est qu’en de rares occasions (comme lors du duo de Boccanegra) que l’orchestre s’est montré un peu trop enthousiaste,  empêchant parfois le chant d’être audible. Les choix de tempo étaient solides, la scène trop lugubre de Don Carlo étant le seul faux-pas notable en la matière. Les portions instrumentales étaient particulièrement enthousiasmantes, et ont su montrer les pleines forces de l’orchestre. Lors de l’ouverture de La Forza del destino, les cuivres, les cordes, les vents, et les harpes ont pour la plupart saisi leur chance de briller. L’ouverture de Luisa Miller était interprétée avec énergie et précision, affichant une sensibilité dramatique ronde et claire. Mention spéciale aux violoncellistes pour leur excellente interprétation, ainsi qu’aux percussions pour leur enthousiasme. Mais les cordes demeurent les vraies stars de l’orchestre, notamment à l’occasion d’un intermezzo intensément lyrique de Manon Lescaut.

Le programme tout particulièrement articulé autour de l’œuvre de Verdi, puis des quelques compositeurs qui lui ont succédé, réussissait ce soir à offrir une véritable continuité historique et musicale, au travers d’une ribambelle de styles. La diction de l’italien de la plupart des interprètes était malheureusement (surtout dans le cadre d’un programme exclusivement italien !) trop souvent pâteuse. Heureusement, des textes étaient fournis avec le programme et il était dès lors possible de suivre la soirée sans trop de difficulté. Au final, la plus grande déception a sans doute été l’absence de rappels — nous avons seulement eu le traditionnel « Brindisi », avec Domingo de retour à ses racines de ténor pour chanter quelques-uns des morceaux d’Alfredo.
C’était là l’occasion d’assister à une soirée merveilleusement bouillante, avec un public encouragé à chanter les chœurs, et même le chef est entré dans la danse à l’occasion de « È il mio destin così ». Comme pour s’excuser de ne pas offrir davantage de rappels, Domingo a expliqué qu’il devait se ménager, car il chante à Salzbourg depuis quarante ans, et « aimerait y chanter pour encore bien plus longtemps ». Que son souhait se réalise !

Ilana Walder

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