© Marc Ginot - OONM
2026 débute par une production très attendue à l’Opéra-Orchestre National de Montpellier : victime du confinement en mars 2020, puis d’un nouveau report en janvier 2021, ce Falstaff imaginé par David Hermann – repris ici par Jean-Philippe Guilois – a su se faire désirer.
Si la production est source de bien des plaisirs, la mise en scène nous laisse dubitatif : dans un décor donnant l’impression de ne pas être terminé avec ces panneaux en bois nu, sans revêtement, la Porsche en plâtre, la broche de kebab apparemment de la même matière... Comme si le dernier coup de pinceau n’avait pas été donné. Le nom « Kebab King » du fast-food ne se lit par ailleurs vraiment que lors de l’apparition de projections. Ces dernières habillent enfin le décor, mais cela ne dure que quelques minutes, ce qui est bien dommage car ce passage est d’un bel effet, donnant vie non seulement aux murs mais aussi aux pensées du personnage.

Falstaff, Opéra-Orchestre National de Montpellier (2026) © Marc Ginot - OONM
Quant à la piscine, elle n’est malheureusement pas visible depuis l’orchestre, mais laisse voir apparaître Falstaff quand il tâche d’en sortir, ou bien la Fée dans le tableau final, comme sortant de nulle part. Le décor nous montre ainsi d’un côté une barre d’immeuble, avec un kebab au rez-de-chaussée. Les paraboles habillent tous les balcons, d’où sont jetés des sacs poubelles lorsqu’un personnage a le malheur d’importuner par son chant les habitants. Dans ce milieu, Falstaff apparaît comme un chef de quartier de seconde zone, sans l’aspect dangereux. Il est établi grâce à une grandeur passée, non des faits d’arme actuels. Il se permet de distribuer des canettes sorties du réfrigérateur du restaurant, ce qui provoque plusieurs grimaces de la part des bénéficiaires de ses dons. De l'autre côté, la villa des Ford, avec à l'étage une grande bibilothèque remplie de livres blanc et une voiture de luxe (en plâtre) garée à côté, derrière la piscine.
L’aspect farcesque n’est donc pas oublié, offrant une soirée agréable. On apprécie également les « doubles » de Ford, dont les réactions en chaîne à sa suite créent un bel effet. Côté costume, le plus marquant est probablement celui de Falstaff en « chasseur noir », croisement entre un chaman et un Wookiee. S’il est ridicule – ce que l’on attend pour cette scène – il est aussi imposant et possède quelque chose de grandiose malgré tout.

Falstaff, Opéra-Orchestre National de Montpellier (2026) © Marc Ginot - OONM
David Hermann a semble-t-il voulu opposé la bourgeoisie de la noblesse, entre Ford et Falstaff, tout en n’oubliant pas l’opposition comique entre hommes (jaloux) et femmes (malines et trompeuses). Les pièges se multiplient, se tendent, dévoilent les travers pour une victoire sans conteste féminine. Pour autant, le plus perdant n’est pas Falstaff ici, mais plutôt Ford, dont tous les plans ont été menés à mal tandis que le héros éponyme termine en couple avec Mrs Quickly. Ainsi, celui censé se croire beau sans l’être demeure désirable dans cette vision. Les couples se forment, y compris celui de Bardolfo et du Dr Caïus. Lors du dernier air choral, Meg Page mettra fin à ses jours d’une balle dans la tête, devenant la tragédie inattendue dans la comédie.
Si la vision globale du metteur en scène nous laisse un goût d’incomplet, la direction d’acteur nous séduit totalement. Rarement le livret nous a semblé si lisible grâce à ce point – la mise en scène ne venant pas interférer malgré quelques contre-sens avec le texte. L’exubérance tire les traits des personnages à la limite de la caricature sans y entrer de plain-pied.
Une réussite rendue possible aussi et surtout par l’engagement des artistes sur scène, à commencer par Bruno Taddia dans le rôle-titre. Tout aussi impeccable dans l’interprétation que dans les mimiques, la déclamation, le chant ou encore le comique et le sérieux, il est l’élément-clef de la production de même que son personnage l’est du livret. Les morales déclamées par le personnage marquent, lui offrant une sagesse malgré son caractère ridicule inhérent à sa nature. Un peu comme la sagesse des fous ou des naïfs.

Falstaff, Opéra-Orchestre National de Montpellier (2026) © Marc Ginot - OONM
Face à lui, le Ford d’Andrew Manea semble un peu raidi par la mise en scène dans son costume bleu roi pétant, alors que la voix d’Angélique Boudeville se déploie pleinement dans le rôle de l’épouse, avec une ligne soignée et soigneuse, laissant entendre des mediums et graves veloutées ainsi que des aigus solides.
Le Fenton de Kevin Amiel est agréable à entendre, lumineux, aux côtés de la Nannetta de Julia Muzychenko au soprano fruité, coloré ou encore au chant lié. Son jeu de jeune fille espiègle et maline, désireuse de ne pas se plier aux décisions patriarcales, ravit tout autant que la voix.
Dans cette mise en scène, la Mrs Quicky de Kamelia Kader ne marque pas autant les esprits que de coutume, perdant de son comique, mais les graves ambrés de la mezzo-soprano savent conquérir nos oreilles, de même que la Meg Page de Marie Lenormand. Dès le début plane sur elle un « on ne sait quoi » la poussant en retrait, comme si elle ne parvenait pas à trouver sa place parmi les commères. Son suicide final fait alors sens, et l’on ne peut que saluer la justesse d’interprétation dans cette lecture de l’œuvre.
Loïc Félix et David Shipley forment le duo Bardolfo/Pistola. Le premier, truculent, trouve un bel équilibre avec le second, dans un comique plus « pataud ». Celui qui tire particulièrement son épingle du jeu est Yoann Le Lan, dont le talent comique nous avait marqué dans Le Voyage dans la Lune en 2024. Son Dr Caïus tout en énergie déploie un chant verdien chaleureux et puissant.

Falstaff, Opéra-Orchestre National de Montpellier (2026) © Marc Ginot - OONM
Les chœurs de la maison, préparés par Noëlle Gény, offrent une belle homogénéité, une cohésion sans faille et s’investissent brillamment dans leur jeu.
En fosse, l’ancien Chef principal de l’Orchestre National de Montpellier, Michael Schønwandt, grand connaisseur de Falstaff, revient pour l’occasion. Les superlatifs manquent pour décrire sa direction inspirée, connaisseuse, intime, savante, d’incroyables justesse et précision. Chaque note prend vie, exulte sous sa baguette. La partition semble retrouver des couleurs perdues tel un vieux film restauré. Mais l’œuvre n’est pas la seule entité que le chef connaît sur le bout de la baguette : chaque pupitre est porté à son meilleur dans ce tableau d’une hétérochromie toute aussi jouissive que son équilibre homogène.
Si la mise en scène ne convainc pas pleinement – sans pour autant complètement déplaire –, ce début d’année montpelliérain s’avère au final vocalement excellent, et musicalement exceptionnel !
Elvira Montez
A Montpellier, le 7 janvier 2026
Falstaff, à l'Opéra-Orchestre National de Montpellier jusqu'au 13 janvier 2026
09 janvier 2026 | Imprimer
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