© Pascal Gély
Déjà étrennée sur de nombreuses scènes depuis sa création au théâtre des Bouffes du Nord en 2016, Traviata, Vous méritez un avenir meilleur pose enfin ses bagages au TNP (Théâtre National Populaire) de Villeurbanne dans le cadre du Festival de l’Opéra de Lyon placé cette année sous le thème de « Parier sur la beauté ».
L’art est un univers abritant une certaine forme de magie pouvant donner vie à ce que l’on imaginait impossible. Ainsi naquissent des spectacles à la croisée des mondes, hybrides, uniques, comme l’est cette Traviata, Vous méritez un avenir meilleur où « le théâtre permet de faire remonter à la surface (des) sources qui, à l’opéra, resteraient invisibles » (cf : Simon Hatab dans le programme de salle). Ici, le français et l'italien se croisent, se répondent, tout comme le passé et le présent, l’écrit et l’improvisé, le réel et l’irréel. En début de soirée, des personnages déclarent : « Regardez : je suis un spectre » puis plus tard, « J’ai l’impression que ça fait 150 ans qu’on est là ». Comme si le vivant devant nous n’était que spectral, fantomatique, caché sous ce tulle d’où, finalement, il s’extrait pour venir à nous. À moins que ce ne soit nous qui n’allions à la rencontre de ces êtres ?

Traviata – Vous méritez un avenir meilleur, Opéra national de Lyon (2026) © Pascal Gély
Violetta est un nom d’emprunt, mais la jeune femme se refuse de donner son véritable nom. À la fois héroïne verdienne, elle est aussi Marguerite, le personnage de Dumas, ou encore Marie Duplessis, celle qui a inspiré l’auteur. Mais n’est-elle pas, comme souvent, un exemple de femme libre, amoureuse, broyée par la vie et la société ? Les propos actuels et actualisés des œuvres mises en patchwork se suffisent à eux-mêmes pour dénoncer sans exagération l’injustice vécue.
La mise en scène de Benjamin Lazar, aidée des costumes de Julia Brochier et de la scénographie d’Adeline Caron, place l’action dans un espace-temps indéfini mais actuel, universel, jouant avec l’immense rideau de tulle déjà évoqué mais aussi avec des bouquets dans des vases, un néon suspendu au-dessus d’une sorte de table métallique sur roulette (pouvant aussi jouer le rôle de présentoir), une chaise, des lampes torches... Jamais la scène ne donne l’impression de vide, tout semble s’y métamorphoser sans fin dans des emplois divers paraissant naturels. Un jeu de mouvement / changement perpétuel qui se retrouve jusque dans le texte, passant du parlé au chanté, du français à l’italien, du tragique au comique (avec notamment une scène très drôle entre Flora et « Damien » ou avec Grenvil lorsqu’il prépare ses petits sachets de pilules). C’est ingénieux, efficace, et faussement simple.
Côté artistes, il faut ici tous les saluer : les musiciens sont également acteurs et chanteurs, sans jamais pécher dans l’un des trois domaines. Tous s’acquittent de leur tâche avec brio : Marie Salvat (violon), Axelle Clofolo de Peretti (clarinette), Myrtille Hetzel (violoncelle), Bruno Le Bris (contrebasse), Sébastien Liado (trombone), Renaud Charles (flûte) ou encore Emile Carlioz, à la fois au Cor et en Baron Douphol à la dégaine de riche rappeur.

Traviata – Vous méritez un avenir meilleur, Opéra national de Lyon (2026) © Pascal Gély
Elise Chauvin s’avère truculente à souhait en Flora Bervoix, légère comme sa voix de soprano, frivole, légèrement nymphomane sans en devenir grivoise, à la gouaille naïve et sympathique à souhait. La transformation est donc totale lorsqu’elle endosse le rôle d’Annina, bien plus grave et solennel, marqué par la connaissance d’un avenir tragique. Florent Baffi prête sa voix grave parfaite pour le Médecin Grenvil, mais aussi un jeu de comédien excellent pour ce docteur de « célébrités » autant dealer que médecin !
En Giorgio Germont, Jérôme Billy se montre terriblement humain et inflexible, offrant l’éventail complexe des sentiments de son personnage, à la fois bourreau sans mesurer le mal qu’il fait et victime de la bienséance mondaine. Paternel tant envers son fils que Violetta, la voix sait être solaire dans toute sa profondeur. Quant à son fils Alfredo, il est campé par Damien Bigourdan, déjà entendu à plusieurs reprises comme dans Mam’zelle Nitouche à Montpellier. Si nous avions alors particulièrement apprécié son jeu dans un registre comique, il se montre tout aussi convaincant dans un domaine plus tragique, tour à tour pathétique, touchant, ou odieux dans sa colère. Nous renouvelons néanmoins aussi notre appréciation du chant de l’époque, avec une ligne semblant presque resserrée, mais toujours sans que cela n’entache en rien l’appréciation globale de l’interprétation.
Enfin, le rôle-titre est tenu par Judith Chemla, à l’origine du projet aux côtés du metteur en scène et de Florent Hubert (qui a travaillé aux arrangements). Las, il faut ici indiquer que Richard Brunel a adressé quelques mots au public avant la représentation, et que comme il le dit si bien : « quand un directeur d’opéra prend la parole avant un spectacle, ce n’est jamais bon signe ».

Traviata – Vous méritez un avenir meilleur, Opéra national de Lyon (2026) © Pascal Gély
En effet, l’interprète est annoncée souffrante, mais ne pouvant pas être remplacée dans cette œuvre retravaillée et unique, elle a tenu à maintenir la représentation. En cela, nous ne pouvons que la remercier et saluer son courage ainsi que sa ténacité car on sent et entend bien la fatigue de la voix, parfois cassée, mais qui tient bon jusqu’au bout. Malgré cela, les aigus sortent avec une aisance inespérée, brillants, amoureusement fiévreux, tandis que l’actrice nous régale avec cette Violette nonchalante basculant dans la fragilité amoureuse où la candeur et la naïveté se doublent d’une clairvoyance dramatique et remarquable : elle connait sa condition, tant de femme que de courtisane, mais aussi d’héroïne d’une œuvre qui la dépasse.
Après tant d’année et une tournée l’ayant mené sur bien des scènes, on ne peut que se réjouir de voir enfin à Lyon cet objet artistique unique savamment pensé, drôle et tragique, si proche de nous et si loin, réel et irréel, s’animant sous nos yeux le temps d’une vie éphémère de représentation pareille à celle de Violetta.
À Villeurbanne, le 22 mars 2026
Traviata - Vous méritez un avenir meilleur, au TNP jusqu'au 29 mars 2026.
25 mars 2026 | Imprimer
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