Médée de Charpentier à Montpellier : pour Lemieux et pour le pire

Xl_m_d_e_op_ra_de_montpellier_oonm__14_ © OONM

Cette ouverture de saison à l'Opéra de Montpellier s’avérait particulièrement attendue. Première représentation d'une tournée comptant cinq dates en France et en Belgique – dont Toulouse dimanche ou le TCE le 30 septembre –, la prise de rôle de Marie-Nicole Lemieux dans la Médée de Charpentier aux côtés des Epopées présageait une soirée mémorable. Malheureusement, elle ne le fut pas pour les raisons espérées. Jamais il ne nous a été donné d’entendre autant de problèmes de justesse malgré quelques solistes qui tentent comme ils peuvent de sauver l’édifice. Ainsi, entre le pire et Lemieux, que reste-t-il de ce pauvre Charpentier au terme de cette soirée ?

En effet, la partition du compositeur est particulièrement malmenée par Les Epopées et son chef, Stéphane Fuget. Dès les premières notes, elle s’offre à nous comme un animal blessé traînant la patte dans un tempo d’une lenteur quasi mortuaire. Le manque d’harmonie n’attend pas pour se faire sentir, les dissonances galopent entre les pupitres et parfois au sein-même d’un pupitre. La sonorité des violons est aigre, et même lors des nombreux et longs moments d’accord entre les actes, il arrive que cela aboutisse à des notes fausses.

Médée, Opéra Orchestre National de Montpellier (2026) © OONM
Médée, Opéra Orchestre National de Montpellier (2026) © OONM

Sans surprise s’ajoute aux problèmes de tempo et de justesse un manque flagrant de relief et de couleurs. La partition ne respire plus, ne vit pas, n’a aucune âme. On ne la reconnaît parfois même plus. Elle s’enlise, demeure lourde, incapable de décoller, ou alors à peine mais sans jamais voler. Il y a pourtant quelques soubresauts, comme à la fin du premier acte, mais rien qui ne fasse véritablement repartir le cœur de cette bête majestueuse. C’est d’autant plus décevant quand on connaît la beauté de cette musique. De même, après l’ordre de Créon « Gardes ! Qu’on la saisisse ! », un galop gagne l’orchestre, le rythme s’accélère, mais tout ceci demeure purement mécanique et désincarné. Ajoutons à cela une étrange impression d’entendre la musique « baver », comme les notes n’étaient pas nettes, se mélangeaient pour imprégner les autres dans un rendu malheureux.

Sur son pupitre, Stéphane Fuget sautille de plus belle et s’agite avec une énergie qu’on aurait préféré retrouver dans le rendu musical et un contentement que l’on ne s’explique pas. Comme si l’agonie n’était pas assez longue, le chef fait le choix de conserver des passages parfois superflus, notamment celui avant l’air des fantômes qui vient complètement couper la narration, surtout dans une version concertante où aucune danse ni mise en scène ne viennent expliquer cette décision. Heureusement, il a soin de couper le Prologue qui aurait rallongé d’autant plus inutilement la soirée.

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Médée, Opéra Orchestre National de Montpellier (2026) © OONM

On se tourne alors plein d’espoir vers le Chœur de chambre de Namur que nous avons déjà entendu à de nombreuses reprises. Mais là aussi, nous restons confus : dans les chants d’ensemble, les dix-huit choristes offrent un rendu convaincant, avec une belle harmonie ou encore une unité dans les modulations ainsi que dans la prononciation, permettant de suivre le texte à l’oreille.

Toutefois, les solistes extraits de l’ensemble pour l’interprétation de petits rôles nous laissent pour la plupart pantois par des lignes de chants fragiles, voire une interprétation fausse presque de bout en bout pour l’un d’eux. Ce n’est certes pas le cas de tous, mais on ne reconnaît en rien le chœur sublime que l’on a l’habitude d’entendre.
Côté solistes, heureusement, la plupart ne souffre d’aucun problème de justesse et l’on en vient à s’en réjouir ! Seul le Créon de Frédéric Caton se montre particulièrement faible, tant dans la projection que dans la ligne de chant parfois fragile. Le roi n’a plus grand-chose de royal et son opposition à Médée s’en trouve d’autant plus vaine et improbable.

Médée, Opéra Orchestre National de Montpellier (2026) © OONM
Médée, Opéra Orchestre National de Montpellier (2026) © OONM

Etienne Bazola est un Oronte assez peu habité, mais difficile de l’en blâmer. La diction est bonne, et malgré un faux départ au deuxième acte (lors de la scène 6, « Puisqu’un fier ennemi »), on ne lui reprochera rien. De même, si le choix de Camille Poul étonne en Nérine avec une voix ronde, veloutée, davantage lyrico que baroqueuse, elle tient son rôle avec une vraie incarnation et offre à Médée la suivante empathique que l’on attend. Son Amour se montre pour sa part, selon nous, un peu trop extraverti, mais cela relève du détail et demeure une décision interprétative qui peut se comprendre. De son côté, la Cléone de Claire Lefilliâtre offre une projection claire, mais son Italienne livre un texte peu compréhensible.

Vient le trio principal qui porte ainsi sur ses épaules la quasi totalité de l’édifice sans fondation et aux murs branlants qu’est cette version concertante. La Créuse de Juliette Mey donne à voir la princesse trop gâtée et manipulatrice dépeinte dans le livret de Thomas Corneille. Loin d’une simple victime, d’une fille fragile, ou d’une simple capricieuse, la soprano tisse la complexité du personnage intelligemment. Moins passionnée qu’on ne pourrait le croire, sa conquête de Jason est à la fois de l’amour mais aussi, au fond, le plaisir de prendre à Médée un « jouet » qui lui fait envie. La projection n'est jamais exacerbée, et le soin apporté à la diction est à la hauteur de celui pour l'interprétation.

Petr Nekoranec n'est pas un nom que l'on voit beaucoup en France, mais c'est bien dommage ! Il prête à Jason une voix rappelant les rayons dorés et la chaleur d'un soleil couchant à l'horizon. Son interprétation confère au héros davantage de corps qu'on ne pourrait s'y attendre, lui conférant ainsi une psychologie complexe solide. On croirait presque son amour pour Médée sincère au premier acte, et la fourberie davantage l'apanage de Créon et Créuse. Toutefois, il sait aussi dévoiler le visage manipulateur de l’époux et il ne fléchit pas lors de la scène finale lorsque, furieux, il lance à sa femme « pour te punir, j'irai jusqu'aux enfers ! »

Médée, Opéra Orchestre National de Montpellier (2026) © OONM
Médée, Opéra Orchestre National de Montpellier (2026) © OONM

Enfin, celle sur qui repose finalement la soirée ne s’épanouit pas autant qu’elle le pourrait, freinée par un orchestre lourd et faux. Probablement consciente que le public est avant tout là pour elle, Marie-Nicole Lemieux tient la barre contre vents et marées, et parvient à dresser une Médée d’une douceur en contre-pied avec l’image furieuse que beaucoup s’en font. C’est avant tout une femme fragile, blessée, qui laisse à voir tout son amour mais aussi sa peine, comme lorsqu’elle s’adresse à Créuse : « Je laisse entre vos mains ce que j’aime le mieux ». Son air, « Quel prix de mon amour » est d’une douleur extrême, le pathos imprégnant tant la voix que son visage. Sa transformation en « Médée furieuse » se fait avec un naturel effrayant lorsqu’elle déclare à Nérine « Retire-toi, tes yeux ne pourraient soutenir l’horreur qu’ici je vais répandre ». La cantatrice ponctue par ailleurs cette déclaration d’un « va ! » finissant de congédier sa suivante.

À la fin de l'acte III, son « C'est assez, retirons-nous » se montre vif, vivant, tandis que toute l'horreur de sa décision envahit la salle dans « ne les épargnons pas » avant un « Ah! trop barbare mère » dramatiquement puissant.

Médée, Opéra Orchestre National de Montpellier (2026) © OONM
Médée, Opéra Orchestre National de Montpellier (2026) © OONM

Ainsi, malgré quelques erreurs dans le texte ou une entrée manquée – mais parfaitement rattrapée –, on retiendra de la première Médée de Marie-Nicole Lemieux la palette de nuances qui s'impose avec douceur et force, n’hésitant pas à décliner les teintes pastelle avant de poursuivre dans des couleurs plus vives et plus tranchées. Son « infidèle ! » lors de l’ultime échange entre les deux époux résonne encore dans nos oreilles.

Au final, il est vain de tenter de cacher notre déception globale pour cette soirée, qui joint finalement ce que le lyrique fait de pire... et de mieux. 

Espérons que les dates suivantes seront plus chanceuses, et surtout, musicalement plus justes !

E.M.
(Montpellier, le 22 septembre 2026)

Médée, à l'Opéra de Montpellier le 22 septembre puis en tournée.

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