Un Requiem revitalisé et revitalisant aux Grands Concerts à Lyon

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Deux jours seulement après le récital de Patricia Petibon et Susan Manoff, les Grands Concerts gâtaient à nouveau son public avec un sensationnel Requiem de Mozart à la Chapelle de la Trinité en compagnie de l’Orfeo Orchestra et du Purcell Choir, placés sous la direction de György Vashegyi. Une soirée fantastique autour d’une œuvre emblématique, servie également par les quatre solistes présents.

Toutefois, le programme s’avère encore plus généreux puisqu’il est complété d’autres œuvres et débute par le Sancta Maria, mater Dei de Mozart, nous faisant entendre directement le chœur, de même que le Domine secundum actum meum de Johann Georg Albrechtsberger. Le caractère choral de la soirée est donc posé dès les premiers instants et ce sont bien les ensembles, particulièrement vocaux, qui seront les principaux acteurs de la soirée – comme nous pouvions nous y attendre. Dans la première œuvre, « les couleurs s’avèrent finement travaillées de manière à ce que l’obédience et la supplication énoncées soient d’autant plus poignantes », ainsi que l’explique le programme de salle, toujours aussi intéressant. Dans la seconde, nous découvrons un compositeur qui nous était méconnu et une partition très rare dont il n’existe à ce jour aucun enregistrement. Quel dommage car l’on ressent ici aussi avec douceur la ferveur sacrée qui anime la musique. Suit alors une autre œuvre rare, d’un compositeur lui aussi presque oublié : le Requiem en do mineur de Gregor Joseph Werner, qui apparait en miroir avec celui de Mozart joué plus tard.

Si les courtes partitions qui les précèdent ont su nous faire entrer dans l’univers de la soirée, c’est bien ici que l’on en appréhende toute l’étendue. Le lieu et son acoustique s’avèrent parfaits pour ce répertoire, et on le sent s’emplir du chant dans une respiration sacrée : inspirant pleinement le son pour mieux l’expirer, agrémenté d’un souffle sacré et divin qui se disperse entre les murs. Quant au Requiem à proprement parler, il est effectivement intéressant de le mettre face à celui de Mozart, pour ses différences d’écriture mais aussi ses échos. L’œuvre de Werner a été composée en 1763 et joue merveilleusement avec l’art du contrepoint. On note ainsi un certain « air de famille » entre les deux « Kyrie eleison », mais aussi deux traitements totalement différents du « Dies irae ». Si celui que nous connaissons tous et qui sera entendu en seconde partie marque une fureur divine déferlante et puissante, celui de cette première moitié de soirée est étrangement calme et traité avec une certaine douceur. La partition révèle une très belle écriture, et bien que globalement moins puissante (ou du moins avec des extrêmes moins éloignés dans les nuances), on regrette qu’elle soit si peu jouée. L’idée de l’adjoindre à l’œuvre plus connue de Mozart s’avère cohérente, et l’on s’étonne même que ce ne soit pas plus souvent le cas.

Après l’entracte, nous sommes accueillis par l’Ave verum corpus de Mozart, composée la même année que son Requiem et dans lequel le compositeur exprime tout son art dans une profession de foi poignante pour un résultat à la légèreté céleste. Puis vient finalement, enchaîné comme s’il s’agissait de la même œuvre,  la « star » et tête d’affiche de la soirée : son légendaire Requiem, œuvre qui, rappelons-le, était inachevée au moment de la mort du compositeur et qui fut complétée par Joseph Eybler et Franz-Xaver Sussmayr. Si nous savourions déjà l’excellence du Purcell Choir, elle est d’autant plus délectable ici et il parvient à apporter des nuances superlatives, d’une puissance impressionnante ou d’une douceur modulatoire qui laisse cloué sur son fauteuil. Ainsi, le « Kyrie eleison » foudroie, la montée des voix de sopranos est une double vague déferlante, le « Dies irae » est véritablement du « tonnerre de Dieu » dans tous les sens du terme, laïque et familier comme religieux, le « Rex » du « Rex tremendae » est tonitruant tandis que pour le « Lacrimosa », l’ensemble accompagne un Orfeo Orchestra dont les instruments semblent devenir liquides tant on en perçoit les pleurs. Nous sommes ainsi emportés dans un grand huit musical du début à la fin, par des choristes et des musiciens dirigés de main de maître par György Vashegyi. À  n’en pas douter, il sait rendre hommage à toute la puissance et à l’intelligence d’écriture de Mozart.

On en oublierait presque les quatre solistes, pourtant présents depuis la première partie et qui offrent, eux aussi, de belles prestations. À commencer par la soprano Emőke Baráth, rayonnante et portant sa voix au-dessus de celles du chœur tout en l’accompagnant. Elle déploie de belles couleurs et parvient à marquer elle aussi cette très belle soirée. Zachary Wilder déploie également un beau timbre solaire et l’on regrette que les partitions ne lui laissent pas davantage de place. La ligne de chant est claire, aux reflets parfois mordorés. István Kovács offre toute la profondeur de sa tessiture, qu’il parvient à déployer dans une projection qui reste audible – et ce n’est pas une mince affaire ce soir. Enfin, seul nom différent de la représentation donnée au Théâtre des Champs-Elysées la veille, Esther Balogh, annoncée successivement comme alto puis mezzo-soprano dans le programme, a malheureusement du mal à se faire entendre dans les notes graves de sa partie. On a d’ailleurs du mal à l’entendre lors du Requiem de Werner, mais cela s’arrange ensuite lorsque les notes montent.

Avec cette soirée qui met le chœur en avant, les Grands Concerts portent une nouvelle fois bien leur nom et propose un programme très intéressant et qui, malgré une pièce maîtresse probablement parmi les plus connues au monde, offre de belles surprises et (re)découvertes, avec une interprétation extrêmement aboutie de l’œuvre. Sans aucun doute, nous avons assisté là à un Requiem revitalisé, ou « requinqué », savamment amené par le reste de la programmation.

Elodie Martinez
(Lyon, le 30 janvier)

Requiem de Mozart, à la Chapelle de la Trinité (Les Grands Concerts) le 30 janvier 2020.

© Nagy Attila

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