Patricia Petibon propose un voyage d'amour, de mort et de mer

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Mardi soir, l’excentrique soprano française Patricia Petibon faisait halte à Lyon dans le cadre des Grands Concerts, après un détour par Montpellier le 25 janvier et avant de poursuivre à Toulouse ou encore à l’OnR. Dans la continuité du voyage onirique proposé cet été à Menton, la cantatrice – accompagnée au piano par Susan Manoff – nous proposait ici d’embarquer loin des rivages terrestres pour un récital autour de « L’Amour, La Mort, La Mer ». Un autre voyage qui annonce la sortie de son prochain disque, du même titre, prévu pour le 14 février prochain, et qui explore après une longue absence au disque la « mystérieuse assonance » entre ces trois termes.

Selon Patricia Petibon : « L’amour, la mort, la mer sont les escales d’un voyage au cours duquel chacun de nous s’aventure au fil de sa courte vie. Telle la baleine blanche, nous fendons les flots avec un œil mélancolique et poétique, questionnant l’odyssée de nos états d’âme : mer qui nous console, mère qui nous enlace ou nous fracasse contre l’écueil, réduisant nos chagrins en écume. Tout comme Ulysse qui regarde le rivage s’éloigner pour embrasser l’inconnu, nous nous immergeons dans une incarnation sonore, simple et nostalgique, en quête de sens. À ceux qui nous ont aimés, qui nous ont quittés, que nous aimons et que nous aimerons, à ceux qui se sont ancrés aux abysses de nos cœurs. »

Afin d’embarquer dans ce beau voyage, la soprano et sa pianiste ont choisi un navire inespéré : celui de la salle Molière à Lyon. Petite salle dont l’histoire reste liée à celle des Grands Concerts, elle se cache au sein du Palais Bondy et tient son nom en hommage à l’homme de théâtre qui s’était installé à Lyon avec sa troupe en 1652 où il écrivit L’Etourdit joué pour la première fois en 1655 dans le Jeu de Paume, situé alors à l’emplacement du Palais Bondy. Construite à l’origine pour accueillir les concerts du Conservatoire, elle fut inaugurée en 1912 avec une capacité de 900 places, réduite aujourd’hui à moins de 600. Ajoutons à cela un point des plus importants : la salle Molière bénéficierait de la meilleure acoustique d’Europe. On le croit bien volontiers après cette soirée !

C’est d’ailleurs par le piano – à qui l’acoustique exceptionnelle de la salle rend particulièrement grâce – que nous embarquons avec la transcription de Ferruccio Busoni de « Ich ru’ ir Herr Jesu Christ » de Bach. Tandis que les doigts de Susan Manoff lèvent les voiles et invitent au départ dans une brise maritime douce et enveloppante, Patricia Petibon reste debout devant le piano et semble s’imbiber de la musique, vêtue d’une robe marinière aux teints bleu et blanc, et agrémentée de pompons rouges. Nous voilà ensuite partis pour Crucifixion de Samuel Barber, puis All throught Eternity de Nicolas Bacris, dont l’ultime « eternity » semble voler et s’évaporer lentement dans la salle. A la mar, du même compositeur, permet de laisser entendre des modulations dans la voix de l’interprète tout aussi agréable que la houle légère de la mer. Ce n’est qu’après cet air que le public applaudit enfin pour la première fois de la soirée, comme tiré d’une certaine torpeur. Il faut avouer que, malgré la proximité physique, la cantatrice nous paraît parfois lointaine et le public bien sage.

Le piano de Susan Manoff fait à nouveau des miracles dans Idylle d’Eric Satie, et permet d’introduire un fil conducteur scénique : la chanteuse se retourne, arborant un nez de clown couleur pêche et une petite mouette avant de faire apparaître de derrière le piano une queue de sirène pailletée qu’elle arborera ensuite à son bras. Nous réentendons d’ailleurs ce soir Oh my love de John Lennon, rappelant le récital de cet été à Menton, rejoignant pour un temps les mêmes rives. Néanmoins, l’émotion est un peu moins forte ce soir et se retrouve surtout dans les airs latins qui semblent lui permettre une expressivité supplémentaire, comme dans Adela de Joaguin Rodrigo, ou encore Alfonsia y el mar d’Ariel Ramirez et Kékix Luna qui saisira le public en seconde partie de soirée. Avant cela, pour clore la première portion du récital, Patricia Petibon et Susan Manoff jouent avec le piano, ses cordes, ou encore son acoustique, avant que la chanteuse ne revienne avec une petite baleine sur la tête et accompagne l’instrument, notamment avec des bruitages vocaux et des notes lancées. Un très beau moment sans mot, où l’artiste accompagne la pianiste pour un court instant à quatre mains. Le fil conducteur des nez de clowns se poursuit, comme durant la soirée, avec à chaque fois une couleur différente, parfois agrémenté d’un animal en peluche jeté dans la gueule de la baleine toujours sur scène. Enfin, avant la pause, nous entendons La Rencontre de Jean Cras, coptant une belle idylle que l'on suit oreilles grandes ouvertes.

Nous entendrons également les Sanglots de Poulenc qui semblent faire revenir la soprano de loin avant que Porz Goret de Yann Tiersen ne résonne avec ses notes si emblématiques qui rappellent automatiquement l’univers du Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, si particulier. Les airs s’enchaînent, avec notamment Le chant des lendemains dont le texte est signé par Olivier Py, ponctués par les soli de piano. Arrive finalement Méditation, à Albert Roussel de Satie durant laquelle Patricia Petibon pose à ses doigts une multitude de nez de clown multicolores qui finiront eux aussi dans le ventre de la baleine tandis que le perroquet en peluche que nous avions déjà vu cet été réapparaît. La soprano se prête à nouveau au même exercice, lançant des cris, tentant un peu de faire répéter une première série par le public avant de finir dans des tête-à-tête avec une ou deux personnes courageuses qui parviennent à suivre l’artiste. Celle-ci lancera d’ailleurs son bouquet de fleurs à la première s’étant lancé avec brio et entrain en disant que « tout risque mérite récompense ».

Le dernier air du programme, Danny Boy dans un arrangement de Laurent Levesque, est présenté en bis, suivi par une mélodie portugaise rapidement présentée par Patricia Petibon qui s’autorise enfin une interaction un peu plus poussée avec le public. Ce dernier est bien entendu séduit malgré sa retenue durant la soirée, et l’on regrette peut-être la petite étincelle habituellement présente lors des récitals de la cantatrice qui offre, cela va sans dire, une prestation vocale sans faute.

Ainsi, après le voyage onirique de cet été, le trajet se dessine à présent maritime, porté avec talents par les deux femmes qui devraient réjouir le public au cours de la tournée actuelle, et c’est bercé avec le « bien de mer » et non le mal que l’on ressort de cette soirée mêlant, comme promis, l'amour, la mort et la mer dans un voyage marqué par la légèreté de la houle musicale.

Elodie Martinez
(Lyon, salle Molière, le 28 janvier 2020)

Récital Patricia Petibon et Susan Manoff, Les Grands Concerts à Lyon et en tournée.

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