Streaming : Le Pacific Opera Project "POPularise" La Flûte enchantée

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On évoquait récemment le Pacific Opera Project et de sa watch party autour de sa Flûte enchantée dans l’univers des jeux vidéo, production datant à l’origine de 2019 et baptisée pour l’occasion Superflute. Nous n’avons pas résisté à l’invitation et n’avons pas été déçu de ce voyage nostalgique qui débutait avec un compte à rebourd dès avant la soirée sur fond musical de Super Mario (signé du compositeur japonais Koji Kondo), nous plongeant avant même les premières notes (de Mozart) dans cet univers vidéoludique décalé.

Nous assistons durant l’ouverture à une présentation assez peu conventionnelle : un faux écran d’une vieille télévision déroule un générique dans une typographie digne des premiers jeux vidéo – également utilisée pour le surtitrage –, et rebaptise quelque peu les personnages : « Princess Pamina », « Tamino Linkman », « Sarastro Kong », ou encore « les trois Toads », des noms des personnages des jeux qui servent ici d'inspiration à la production. Le rideau n’est pas encore levé que nous sommes ainsi pleinement imprégné de l’univers proposé, non sans un certain amusement, un peu de nostalgie, et pas mal de délice.


“Superflute” ; © Pacific Opera Project

Trois principaux jeux vidéo sont donc à la base de la mise en scène imaginée par Josh Shaw : Super Mario, Zelda et Donkey Kong. D’autres jeux emblématiques des licences du studio Nintendo défileront rapidement avant que l’écran ne présente le personnage Link face à l'infâme Bowser, scène par laquelle s’ouvre la production où le Serpent est ingénieusement remplacé par le méchant de Super Mario. Nous voyons aussi dès les premières minutes que le livret a été entièrement adapté à cette vision populaire : l’œuvre est tout d’abord chantée en anglais, dans le but de la rendre plus accessible au public de Los Angeles, tandis que les références aux jeux se multiplient : une citation du début du jeu de Link, « Meurt Bowser, meurt » par les trois Dames, de même que « we killed the boss » ou les notions de « points de vie » et de « niveaux » à passer pour ne donner qu’un bref aperçu des surprises que réserve le livret. Entièrement réécrit par Josh Shaw et E. Scott Levin (Mario/Papageno), il parvient à respecter l’histoire, tout en la mêlant aux références de Nintendo et en incluant quelques boutades lyriques (comme à la fin : « The chorus is singing, that means we have done »). Les oiseaux et l’oiseleur sont ainsi remplacés par les pièces d'or et le plombier Mario du jeu, tandis que les clochettes du Glockenspiel de Mozart deviendront la fameuse étoile qui rend le personnage lumineux et invulnérable. Les adeptes du respect strict du livret trouveront certainement à y redire, mais tous les autres s’amuseront de cette immersion, comme le montrent les nombreux rires du public. 

Car finalement, l’œuvre de Mozart retrouve ici tout son comique et un caractère populaire et accessible, opérant une sorte de « retour aux sources ». On savoure particulièrement le personnage de Wario/Monostatos, ou encore la bombe qui explose entraînant la musique de game over et l’affichage de la question « Continue ? Yes – No ». Les trouvailles n’ont de cesse de se multiplier ici, toutes plus ingénieuses et drôles les unes que les autres, et l’on regrette finalement que le Pacific Opera Project (POP), basé à Los Angeles, n’ait pas proposer une traduction de ce livret, ni un surtitrage des échanges parlés. Le but étant de « POPulariser » l’œuvre et lui rendre tout son caractère de divertissement, cela pourrait être une idée à explorer à l’avenir. Tout comme il est à la fois gênant et intéressant que la représentation soit régulièrement interrompue par de courtes interviews des artistes, menées par Andreas Kraemer, l’hôte de POP pour cette production (complétées d'appels aux dons). Si ces mini-entractes numériques apportent un point de vue interne et une dimension vivante à la watch party, on apprécierait parfois de pouvoir rester immergé dans le spectacle et la musique.


“Superflute” ; © Pacific Opera Project

“Superflute” ; © Pacific Opera Project

Toutefois, si l’amusement et la légèreté sont de rigueur, la qualité n’est pas pour autant mise de côté : non seulement les costumes et les décors sont travaillés pour une compagnie qui ne bénéficie pas des finances d’un opéra, mais la distribution est elle aussi source de belles surprises. Le Tamino/Link d’Arnold Livingston Geis offre une voix solaire et un timbre en belle adéquation avec le personnage, tandis que l’acteur – comme chacun de ses partenaires – parvient à mêler le personnage du livret de la Flûte à celui du jeu qu’il incarne. Sa « Princess Panima » n’est pas en reste, et Alexandra Schoeny laisse entendre une voix claire aux reflets bronzés dans une ligne de chant parfaitement dessinée, tandis que Michelle Drever est une Reine de la Nuit tempêtueuse, arrivant à bout de cette partition si difficile (presque) sans accro et avec une belle assurance. Son ennemi, le « Sarastro Kong » d’Andrew Potter, projette sa voix caverneuse et magistrale, bien que les notes basses se fassent naturellement moins bien entendre, tandis que l’acteur qu’il est parvient à donner certes le comique, mais aussi sa majesté au rôle, le tout dans un costume de singe.

Difficile également de ne pas saluer la prestation – surtout scénique – de E. Scott Levin dont la voix « barytonante » confère parfois d’étranges accents au chant, sans toutefois que cela ne sombre jamais. D’autant plus que le jeu est ici savoureux à souhait, dans la bonhommie, l’accent italien caricatural, les pas joviaux ou encore la connivence avec le public. Sa « Papagena Peach » trouve en Laura Broscow toute la pétillence du rôle, tandis que le « Warriostatos » de Robert Norman impose sa dimension dans ses intonations nasillardes et une interprétation travaillée de la fusion de ces deux personnages. Citons enfin les trois Dames, Tara Wheeker, Ariel Pisturino, et Megan Potter, ainsi que les trois Esprits Toads, Emily Rosenberg, Amanda Benjamin et Christine Marie Li, qui ont toutes offert de belles prestations.

Quant à la fosse, elle était confiée au chef Edward Benyas qui a laissé le divertissement retrouver pleinement la musique de Mozart, avec sa légèreté, sans pour autant négliger les passages plus langoureux et sans manquer de nuance. L’amusement est lui aussi un art, et le chef ne tombe jamais dans la facilité ici, laissant entendre un bel équilibre, de belles couleurs, ou encore de savoureuses dimensions dans la partition, sans oublier une écoute des pupitres et de la scène. Une direction comme on aimerait en entendre souvent !

Avec cette production, le POP a su enthousiasmer le public présent, mais aussi travailler à l’universalité et à la popularisation d’un art et d’une œuvre avec malice et ingéniosité. Un travail de transposition qui trouve ici tout son sens et qui permet de montrer que toutes les cultures peuvent finalement se réunir pour parler au plus grand nombre. La bonne humeur du final est contagieuse, et les paroles « Thank you for coming, we hope you had fun ! The opera is done, we hope you had fun » résonnent encore en tête au moment des saluts.

A voir sur le site de POP ou sur YouTube, y compris en famille, ou avec des amis, même habituellement réfractaires : ceux-ci pourraient finalement revenir sur leur position avec cette production ! En espérant que cela puisse aussi donner quelques idées à certaines maisons françaises…

Elodie Martinez

© Pacific Opera Project

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