Création mondiale d'Otages à l’Opéra de Lyon : joker !

Xl_otages2pgg__jeanlouisfernandez059 © Jean-Louis Fernandez

Dans le cadre de son festival « Rebattre les cartes », l’Opéra national de Lyon gardait un atout dans sa manche : la création mondiale d’Otages, troisième et dernier opéra proposé cette année non pas dans les murs de la maison lyonnaise, mais au Théâtre de la Croix-Rousse. Un beau parcours où l’otage n’est peut-être pas celui ou celle que l’on croit.

Inspiré par la pièce du même titre de Nina Bouraoui – proposée dans le cadre du festival du Paris des femmes et qui sera notamment donnée au Théâtre du Point du Jour de Lyon dans une mise en scène de Richard Brunel –, le livret est élaboré par le compositeur Sebastian Rivas. Il raconte l’histoire de Sylvie Meyer, 53 ans, séparée de son mari, travaillant à Cagex (une entreprise de caoutchouc), mère de deux enfants à l’existence qu’on pourrait qualifier d’ordinaire. C'est d'ailleurs sur cette présentation / déposition que s'ouvre le spectacle. Une « madame tout le monde » en somme. Mais une « madame tout le monde » qui finit par atteindre son point de non retour face aux épreuves de la vie : un mari qui la quitte, un patron qui lui met la pression pour dénoncer ses collègues… Un jour, c’est trop. L’enchaînement logique de ses actes est (dé)montré, jusqu'au déclic, jusqu’au soir où « tout naturellement, j’ai décidé d’exister d’une autre façon ». Otages nous plonge dans ce long cheminement qui pousse une personne « banale », « normale », sans antécédent judiciaire, à basculer dans une prise d’otage. Un doute est par ailleurs immiscé avec la présence d’un gros couteau de cuisine : est-ce allé plus loin qu’une prise d’otage ? Le couteau n'a-t-il que menacé ?

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Nicola Beller Carbone, Otages, Opéra de Lyon/Théâtre de la Croix-Rousse © Jean-Louis Fernandez

Le titre au pluriel, Otages, indique bien que si le chef d’entreprise est effectivement attaché sur sa chaise par l'employée qui « a envie de lui faire peur », l’œuvre nous montre que tous – et par extension nous aussi – sont otages de quelque chose. Otages d’un travail, de l'amour, d’une idée du couple, d’un rôle, d’une société et de ses idéaux parfois inaccessibles, d’une vie qui ne nous convient pas mais qu’on accepte, d’une résiliation quotidienne… On relève avant tout ici la qualité du livret dans lequel on retrouve celle de la pièce dont il est issu, ce « portrait de femme d'une justesse inouïe » (selon Richard Brunel). Les mots cisèlent, frappent, cognent, pénètrent, marquent. Ils ne sont pas un habillage, ils sont l’essence. On ressort heureux de pouvoir posséder ce livret dans lequel on se replonge.

Musicalement, c’est également à Sebastian Rivas, codirecteur du centre national de création musicale Grame, que l’Opéra de Lyon a passé commande. Le compositeur franco-argentin explique dans le programme de salle qu’il est un « compositeur qui travaille beaucoup à partir d’un univers visuel ». Il s’est ainsi « tourné vers le sound design pour arriver à faire sentir ces néons froids, cet univers de bureaux en préfabriqués ». Cela lui a « rappelé le courant de la vaporwave, ce courant musical critique du capitalisme et de notre société de consommation ». Ainsi sont jetées des bases de la partition, pour laquelle Sebastian Rivas dit s’inspirer de Wozzeck. Malheureusement, on retient surtout la présence de bruits dérangeants, parasites – bien que voulus certainement comme tels, cela laisse davantage penser à du « bruitisme » qu’à une composition musicale – et un résultat globalement monotone, manquant de relief et d’expressivité. Bref, ce que l’on retient de l’œuvre, c’est le texte et non la musique, guidant Otages davantage du côté du théâtre musical que de l’opéra. D’autant plus qu'en matière de voix, on plonge énormément dans le parlé glissant parfois vers le chanté lorsque parler n’est plus assez fort. Les intentions sont louables, mais la réussite plus discutable, bien qu’exécuté avec brio par Rut Schereiner, à la tête d’un ensemble de musiciennes qui interprètent également les ouvrières, les « abeilles » de Sylvie.


Otages, Opéra de Lyon/Théâtre de la Croix-Rousse © Jean-Louis Fernandez

Incarnant les hommes autour de Sylvie (le mari, l’inspecteur et Victor Andrieu, son patron), Ivan Ludlow – dont nous relevions le « phrasé percutant » en 2019 sur la scène de l’opéra – laisse à nouveau entendre une diction sans reproche, et incarne les trois rôles de manière relativement homogène. Il faut dire que le mari se résume à un « Je m’en vais » lanciné inlassablement, mais qui permet de déployer la voix chaude du baryton. Les accents sont plus profonds en Victor Andrieu, plus vifs aussi. Les ordres laissent entendre dans le chant un caractère sans appel, de fausse compassion et d’intérêt feint pour celle qu’il utilise allègrement, peut-être même sans s’en rendre compte. L’implication est intéressante, même si le personnage en lui-même ne permet pas de s’afficher au premier plan.

Celle qui porte toute la représentation sur les épaules est Nicola Beller Carboneque nous avions déjà entendue à Lyon dans une autre mise en scène de Richard Brunel. Elle incarne jusque dans la profondeur des os cette Sylvie, cette femme ordinaire qui en sort par son acte libérateur – mais répréhensible. Même les gros plans projetant son visage à maintes reprises ne laissent jamais voir l’interprète mais bien le personnage. La diction est exemplaire, tant dans le parlé que le chanté ou l’entre-deux. Elle passe d’ailleurs de l’un à l’autre, parfois dans la même phrase, avec naturel – peut-être davantage grâce à son talent que la partition – et incise les mots par sa verve. Jamais excessive, jamais retenue, elle nous porte et nous emporte avec un talent remarquable. Quant à son soprano, il se plie lui aussi au personnage, sans envolé inapproprié, avec la rudesse, la force et les fragilités de la femme de 53 ans d’aujourd’hui.


Otages, Opéra de Lyon/Théâtre de la Croix-Rousse © Jean-Louis Fernandez

Un mot enfin sur la mise en scène signée par le directeur de l’Opéra de Lyon himself. Comme évoqué plus haut, il connaît particulièrement bien l’œuvre pour l’avoir déjà mise en scène sous sa forme théâtrale en 2019. Il nous livre ainsi un décor unique mais modulable par le jeu de stores que l’on ouvre ou ferme, créant des espaces et des toiles pour les projections vidéo. Elles adoptent une esthétique de vidéo de surveillance, comme pour rappeler que nous en sommes aussi otage, et appuyant encore plus sur le sentiment d’oppression omniprésent. Le travail scénique est astucieux, enfermant artistes et public dans un huis clos qui n’en est normalement pas un, mais qui montre le ressenti et à quel point aussi tous ces lieux, ces domaines sont liés : l’intérieur privé du chez soi, le travail, le bureau du patron, le vestiaire des employées, et finalement le bureau de l’inspecteur (d’abord derrière puis devant). Une belle réussite, « simple et efficace », accentuée par les lumières de Stephan Zimmerli.


Otages, Opéra de Lyon/Théâtre de la Croix-Rousse © Jean-Louis Fernandez

Parler d’opéra « féministe » serait ici probablement prendre en otage Otages : ce que l’on voit sur scène est une femme d’aujourd’hui, avec les problèmes que rencontrent les femmes d’aujourd’hui. Il n’y a pas de condamnation de sa part du patriarcat, simplement un constat réel de la situation : « Je suis forte, les femmes sont fortes, davantage que les hommes, elles intègrent la souffrance. C’est normal pour nous de souffrir. C’est dans notre histoire ; notre histoire de femmes. Et ça restera longtemps ainsi. Je ne dis pas que c’est bien, mais je ne dis pas que c’est mal non plus. C’est aussi un avantage : pas le temps de se répandre. Et quand on n’a pas le temps, on passe à autre chose vite fait bien fait. On n’ennuie personne ».

Avec cette ultime carte, l’Opéra de Lyon termine son festival sur une dame qui s’affranchit des couleurs : otage du cœur, du pique travailleur, du carreau domestique et du trèfle qui fait espérer en vain, elle se libère et devient la jocker de cette partie de femmes fortes mises en avant dans le cadre du festival.

Elodie Martinez
(Lyon, le 17 mars)

Otages, création mondiale à l'Opéra de Lyon/Théâtre de la Croix-Rousse jusqu'au 23 mars.

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