Chronique d'album : Si j'ai aimé, de Sandrine Piau

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Après l'album Chimère l’an passé que nous avions particulièrement apprécié et qui fut salué par plusieurs récompenses (Diapason d’Or de l’année, Choc de l’année, Gramophone Editor’s Choice), la soprano Sandrine Piau propose un nouvel enregistrement, sorti vendredi dernier chez Alpha Classics, non plus aux côtés de Susan Manoff mais du Concert de la Loge, dirigé par Julien Chauvin, dans un programme conçu en partenariat avec le Palazzetto Bru Zane intitulé Si j’ai aimé.

La soprano ne quitte pas le répertoire du XXe siècle (et du XIXe ici), et s’intéresse à la mélodie française, mais à celle qui « s’échappe de l’espace privé du salon pour conquérir le concert, sphère publique qui brasse davantage les classes sociales » (dixit livret du disque). L’orchestre se substitue donc au piano et « la subtilité des alliages instrumentaux rivalise avec le raffinement des harmonies ». Berlioz ouvre la voie avec les Nuits d’été (que l’on retrouve ici avec Au Cimetière) puis Plaisir d’amour, ce dernier titre clôturant le disque de sa célèbre mélodie et dégageant une belle énergie, se détachant particulièrement de l’ensemble. Une fin en beauté entêtante que l’on pourrait se surprendre à fredonner une fois l’enregistrement terminé.

C’est toutefois par Camille Saint-Saëns que débute l’écoute avec quatre mélodies, la première étant Extase, sur le texte de Victor Hugo, dont le thème musical et l’instrumentation permettent de plonger avec lenteur et langueur dans cet univers mélodique. Suit Papillons, agitant la musique de ses ailes pour ne pas trop se laisser bercer, ce qui pourrait avoir un effet somnifère. Ce papillon virevoltant nous mène naturellement à une Promenade matinale, celle de Charles Bordes, où l’air vif nous saisit avant de s’évanouir dans le paysage dépeint. Le texte de Théophile Gautier, Au Cimetière, est magnifiquement servi par la musique de Berlioz ainsi que les interprètes du disque même si, il est vrai, il faut parfois bien tendre l’oreille pour comprendre le texte. Quant au poème ayant donné son nom à l’enregistrement, Si j’ai parlé… Si j’ai aimé de Henri de Régnier mis en musique par Théodore Dubois, il s'impose effectivement l’un des temps forts de l’écoute.

Sandrine Piau parvient à offrir une interprétation poétique et personnelle parfaitement adaptée aux textes, faisant de chacun un moment particulier, sans pour autant oublier de l’inscrire dans la continuité de cette grande promenade qu’est le disque dans son ensemble. La ligne de chant est claire, ponctuée parfois de quelques ornementations ajoutant de la complexité à une apparente simplicité. La prononciation, parfois moins nette qu’on le souhaiterait sur un enregistrement dans les aigus, n’en demeure pas moins présente. Quant au Concert de la Loge, il offre sous la direction de Julien Chauvin un accompagnement exemplaire et un écrin de satin, mais solide, pour cette voix cristalline. Les rares œuvres instrumentales sont par ailleurs de très beaux moments de l’écoute, comme la Chanson d'autrefois extraite de l’Album pour mes petits amis. Op. 14 de Gabriel Pierné, entraînante et entêtante, une jolie petite parenthèse respiratoire dans le ton général moins léger (au même titre que Villanelle, petite promenade au pas de course). L’équilibre des couleurs, l’intensité qui ne fait qu’une avec l’intention, la présence qui n’étouffe jamais la voix mais la suit comme une ombre bienveillante sont autant de qualités orchestrales que l’on peut souligner ici.

Ce deuxième disque chez Alpha pour Sandrine Piau met donc à l’honneur une mélodie française que l’on entend trop peu : celle destinée hors salon, accompagnée par un orchestre et non seulement par un piano, permettant peut-être davantage encore de nuances sans jamais oublier la place centrale du texte sur lequel la partition a été brodée avec minutie.

Elodie Martinez

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