Chronique d'album : Chimère, de Sandrine Piau (et Susan Manoff)

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Vendredi (soit le 13 avril) paraîtra chez Alpha Classics le nouvel album de Sandrine Piau, accompagnée au piano par sa complice de toujours, Susan Manoff. Intitulé Chimère, l'album referme « un triptyque explorant les terres infinies des rêves » et prend donc la suite d’Evocation et Après un rêve sortis respectivement en 2007 et 2011 chez Naïve Records. Pour Sandrine Piau, « le parfum d’étrangeté (que la chimère) exhale est celui de toutes les transgressions, de toutes les libertés et de la promesse trompeuse de repousser à l’infini les limites de notre humanité ».

Les premières notes de l’album sont saisissantes par l’intense légèreté qu’elles dégagent, emplissant déjà l’air d’une émotion qui se déploie avec douceur et tout en profondeur. Nous avons déjà là toute la beauté chimérique de ce beau programme qui mêle les langues et les nationalités pour en faire un album unique, cette chimère composée ainsi de plusieurs êtres et de plusieurs émotions unis dans ce tout formidable. Mais au-delà de ça, si les deux femmes ont choisi d'intituler cet opus "Chimère", c'est aussi pour sa référence à l'illusion et à la couleur assez sombre qu'elle peut impliquer, car l'illusion peut conduire à la désillusion et les rêves sont souvent teintés de mélancolie. De là, il n'y a qu'un pas vers la terrible douleur ressentie avec ce lied d'ouverture poignant.

Ces premières notes qui nous emportent ainsi sont celles de Carl Loewe et de son lied « Ach neige, du Schmerzensreiche », une Szene aus Faust. C’est alors bien un voyage qui débute, passant par Loewe, Schumann, Debussy, Hugo Wolf, Ivo Gurney, Poulenc, Samuel Barber et André Previn. Point des plus appréciables, ce voyage est guidé grâce au magnifique livret qui accompagne l’album. D’une part, les nombreuses illustrations nous font voir de belles représentations de chimères (dont les légendes se trouvent à la fin de l’ouvrage, après les paroles et leurs traductions), quelques photos de Sandrine Piau et Susan Manoff, mais aussi les présentations de Stéphane Goldet. Ces dernières reprennent les titres chantés, ou bien les groupements d’airs et de lieder, comme pour Schumann par exemple, et les explique. Nous pouvons ainsi prendre connaissance de l’histoire de l’œuvre, mais aussi de l’intention des artistes. Pour continuer avec l’exemple de Schumann, dont « Kennst du das Land ? », « Dein Angesicht » et « Die Lotosblume » sont interprétés les uns après les autres, Stéphane Goldet explique que « l’idée forte des deux musiciennes, ici, est l’invention d’un petit récit schumannien en trois étapes » avant de les examiner plus en détails. Les trois textes de Verlaine mis en musique par Debussy sont pour leur part expliqués afin d’en offrir les clefs de lecture. Les Banalités de Poulenc, composées sur les textes d’Apollinaire, laissent place à une citation du compositeur au sujet du choix de ce travail. Samuel Barber et André Previn, sans doute moins connus, ont droit pour leur part à une très brève présentation. Ainsi voguons-nous de compositeur en compositeur, de chant en chant, portés par la voix de Sandrine Piau et le piano de Susan Manoff.

La soprano française nous avait confiés en 2015 qu’elle pourrait peut-être interpréter le répertoire du XIXe siècle mais que « si le pan allemand de la musique du XIXe (l)’attir(ait) plus à travers le lied, (elle) rest(ait) vraiment hermétique à ce siècle ». Aujourd’hui, elle fait pourtant montre de tout son talent de récitante dans ces œuvres qui datent généralement du XIXe, et parfois XXe siècle ! Ses facilités dans les aigus, la qualité de son timbre, la clarté de sa ligne de chant, son excellente prononciation et la précision de son interprétation sont au service d’une émotion qui nous transporte. Et si la voix est bien sûr au premier plan, comment ne pas souligner le jeu de Susan Manoff qui la porte justement à ce sommet, accompagnant les nuances du chant, ajoutant son instrument à celui de Sandrine Piau pour, finalement, n’en former qu’un, unis mais distincts lorsqu’il le faut, toujours dans la plus grande justesse.

Un bel album qui nous mène sans effort dans « les terres infinies des rêves » grâce à 23 titres accompagnés d’un superbe livret qui peut, selon notre envie, nous guider dans ce beau voyage chimérique…

Liste des 23 pistes de l'album (durée totale : 58'17) : 

  1. Ach neige, du Schmerzenreiche - Lieder und Balladen (Carl Loewe)
  2. I. Mignon "Kennst du das Land?" - Lieder und Gesänge aus "Wilhelm Meister", Op. 98a (Robert Schumann)
  3. II. Dein Angesicht - Lieder und Gesänge, Op. 127
  4. VII. Die Lotosblume - Myrthen, op. 25
  5. Fêtes Galantes I, CD 86: I. En sourdine (Claude Debussy)
  6. Fêtes Galantes I, CD 86: II. Fantoches (Claude Debussy)
  7. Fêtes Galantes I, CD 86: III. Clair de lune (Claude Debussy)
  8. Verschwiegene Liebe - Verschwiegene Liebe (Hugo Wolf)
  9. Nixe Binsefuß - Mörike Lieder
  10. 7. Das verlassene Mägdlein - Mörike Lieder
  11. 38. Lied vom Winde - Mörike Lieder
  12. IV. Sleep 00:03:08 - 5 Elizabethan Songs (Ivor Gurney)
  13. Heart! We Will Forget Him - Heart! We Will Forget Him (Robert Baksa)
  14. I. Chanson d’Orkenise - Banalites, FP 107 (Francis Poulenc)
  15. II. Hôtel 00:01:38 - Banalites, FP 107 (Francis Poulenc)
  16. III. Fagnes de Wallonie - Banalites, FP 107 (Francis Poulenc)
  17. IV. Voyage à Paris - Banalites, FP 107 (Francis Poulenc)
  18. V. Sanglots - Banalites, FP 107 (Francis Poulenc)
  19. IV. Solitary Hotel - Despite and Still, Op. 41 (Samuel Barber)
  20. C’est ainsi que tu es - Metamorphoses, FP 121 (Francis Poulenc)
  21. As Imperceptibly as Grief - Three Dickinson Songs (André Previn)
  22. Will There Really Be a Morning? - Three Dickinson Songs (André Previn)
  23. Good Morning Midnight - Three Dickinson Songs (André Previn)

Elodie Martinez

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