Chronique d'album : Les nuits d’été, Mélodies Persanes, Schéhérazade par Marie-Nicole Lemieux

Xl_disque_lemieux © Erato

En 2001, alors qu’elle était dans les débuts de sa formidable carrière, Marie-Nicole Lemieux avait enregistré Les Nuits d'été de Hector Berlioz, alors accompagnée au piano par Daniel Blumenthal. Plus de 20 ans plus tard, la cantatrice réitère l’exercice, cette fois avec un accompagnement orchestral – celui de l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo dirigé par Kazuki Yamada, et toutes les richesses que ces années lui ont apportées ainsi que toute l’expérience acquise. De quoi ravir le public avec ce nouveau disque chez Erato, en partenariat avec le Palazetto Bru Zane, d’autant que l’œuvre est couplée à Shéhérazade de Maurice Ravel, auquel s’ajoute un troisième cycle, moins souvent entendu, qui vient compléter musicalement et thématiquement les deux précédemment cités : il s'agit des Mélodies Persanes de Camille Saint-Saëns.

L’agencement suit un ordre chronologique, et l’on débute donc par les fameuses Nuits d’été, avec « Villanelle », parfaitement exécutée, ouvrant ainsi le bal sous les meilleurs auspices. La voix se développe avec noblesse et harmonie dès les premières notes. L’amplitude de la ligne de chant s’épanouit d’un air à l’autre et donne l’impression de prendre racine au plus profond de la contralto. Difficile de citer un passage plus qu’un autre, tant la réussite est globale et dans chaque instant. Le cycle entier ne souffre d’aucune fragilité, si ce n’est celle que veut bien transmettre la chanteuse au service du texte. « Le spectre de la rose » nous envoûte avec douceur. Toute la force réside dans ce chant spectral du début qui prend son envol. Le travail effectué sur chaque mot, chaque syllabe, chaque lettre se couple à une expressivité sans pareil, teinté de couleurs chatoyantes. La maîtrise est totale, et l’on manque de superlatifs pour en faire l’éloge tant le travail du texte et du chant se confonde dans une excellence sans faille. On apprécie ainsi l’atmosphère et les profondeurs dans lesquelles nous emmène « Au cimetière », ainsi que la brume s’y dissipant et la lumière qui éclot avant de retomber à nouveau dans la voix charnue et grave. « L’île inconnue » vient clore le cycle, presque trop rapidement tant on s’y sentait bien, et le dernier vers « La brise va souffler », introduit ainsi le premier chant des Mélodies Persanes intitulé « La Brise ».

Ce cycle de Camille Saint-Saëns a trouvé son inspiration dans l’épais recueil des Nuits persanes d’Armand Renaud d'où sont extraits « six poèmes dont l’agencement révélerait la complémentarité ». Selon la mediabase du Bru Zane, « inspirés des traductions récentes d’Attar, Khayyâm ou Hafiz, les vers de Renaud sont plats ou rocailleux, parfois mirlitonesques. Mais Saint-Saëns a retenu les meilleurs dont l’expression directe convient au débit rapide qu’il affectionne ». Ainsi, « on ne lui reprochera pas quelques tournures mauresques de fantaisie car l’exotisme est un piment qui ouvre le palais à de savoureux barbarismes harmoniques, rythmiques ou mélodiques ». Le court prélude introduit donc le changement de cycle, mais on ressent de plein fouet le changement de ton et d’atmosphère. Nous voilà tout de suite transportés vers un monde plus exotique et moins lyrique avec cette mise en bouche tambourinante et serpentine. « La splendeur vide » ne poursuit toutefois pas dans cette direction et offre une parenthèse plus profonde et calme, avant que « La Solitaire » ne nous emporte à son tour, tourbillonnante, ardente par les couleurs plus graves de la voix. « Sabre en main » sort ses gros sabots ; le ton est militaire, et Marie-Nicole Lemieux lance le texte dans ce sens, toujours avec un soin particulièrement appréciable pour la prononciation. Elle n’en délaisse pas pour autant le chant et sa ligne vocale, permet des passages moins métriques ou « saccadés » et plus lisses. Après un second prélude qui pourrait nous conduire dans un premier temps dans la jungle sans trop de difficulté, une nuit d’été à rêvasser à des grandeurs passées. Puis nous voilà à nouveau « Au cimetière », avant que « Tournoiement » – qui porte bien son nom – ne vienne mettre fin au cycle dans un tourbillon de cordes qui nous emporte loin, très loin, avec cette voix qui tourbillonne elle aussi.

Alors que la tête nous tourne encore, la Schéhérazade de Maurice Ravel se fait entendre, avec là aussi une distinction qui se ressent dans l’instrumentation. Les artistes n’ont pas cherché à moduler ou atténuer les personnalités des compositeurs, à les faire se lier de manière artificielle. Au contraire, on ressent avec naturel les passages de l’un à l’autre, sans que cela ne soit non plus amplifié, et l’on apprécie d’autant plus les marques et spécificités de chacun. Ici, l’auditeur peut se délecter de toutes les saveurs oniriques que la cantatrice et l’orchestre nous servent, offrant une nouvelle palette de couleurs vocales. A nouveau, nul compromis n’est fait ici, et le texte n’est jamais sacrifier au profit d’un son idéalisé. La contralto s’exprime par le chant et les mots, parvenant à un irréel paroxysme de maîtrise et d’abandon à la fois.

Si la cantatrice comble l’auditoire, il ne faut pas pour autant en oublier Kazuki Yamada et l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo qui l’accompagne, la porte, offre une dimension supplémentaire et un relief aux paysages que fait miroiter la chanteuse. Le chef tisse un accompagnement détaillé sur-mesure, qui laisse la place au chant tout en servant la partition sans en délaisser la moindre note, la moindre intention. Un véritable travail d’orfèvre, que les musiciens accomplissent de mains de maîtres.

Au final, Maris-Nicole Lemieux mêle les arts dans cet enregistrement : en multipliant les palettes de couleurs, elle est telle la peintre qui maîtrise le spectre chromatique à la perfection et arrange sa planche en fonction du tableau qu’elle compte offrir. Aux couleurs s’ajoutent la connaissance du trait et le choix des grosseurs de pinceaux, tantôt d’une grande finesse jusqu’à rendre le trait à peine visible, tantôt épais pour souligner avec plus de force la ligne qu’elle trace. En plus du relief qu’elle dresse par ses coups de peinture s’ajoute celui de l’orchestre et de son chef, qui viennent offrir leur pâte à des tableaux déjà exquis.

Elodie Martinez

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