Chronique d'album : "Contralto", de Nathalie Stutzmann et Orfeo 55

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Vendredi dernier est paru chez Erato ce que l’on peut sans peine qualifier de « disque événement », puisqu’il s’agit de l’ultime disque d’Orfeo 55 et de Nathalie Stutzmann (rappelons en effet que l’ensemble a été dissout en 2019). Cet enregistrement, intitulé Contralto, est donc la dernière trace que laissera ce talentueux ensemble aux succès nombreux et à la renommée mondiale. Véritable cadeau d’adieu, on ne peut que se réjouir – avec tristesse – de le voir sortir des ombres malgré les difficultés que connaît le monde culturel depuis plusieurs mois, un peu comme une éclaircie surprise dans la tempête.

Sans grand étonnement, c’est vers le registre de prédilection de sa cheffe et chanteuse que se tourne cet ultime travail collectif, à savoir celui de contralto, comme le titre l’indique sans détour. Le livret accompagnant l’écoute rappelle une brève histoire de la tessiture et surtout de ses représentantes passées, à qui l’on confiait souvent des rôles de castrats – plus particulièrement là où ces derniers ne courraient pas les rues – et qui ont ainsi pu briller dans des rôles féminins et/ou masculins. Plusieurs ont même créé des rôles signés par des compositeurs de renom (Porpora, Vivaldi, Haendel…). Au passage se glissent également quelques mots sur certains des airs présents, afin de les contextualiser. Plus loin, le lecteur trouvera naturellement une très brève présentation d’Orfeo 55 ainsi que les textes en allemand, italien, anglais et français. Autre information que l’on trouve, cette fois-ci sur la jaquette extérieure en face des titres et numéros de piste : le nom des contraltos ayant créé chaque rôle ou les ayant marqué (« La Dotti », « La Negri », « La Mucci », « La Pieri »…), ainsi que le nom du personnage concerné.

La première écoute fait honneur à Haendel, avec « Dal crudel che m’ha tradita », extrait de Tamerlano, proposant une entrée en matière relativement dynamique. Un dynamisme et une énergie  que l’on retrouve un peu plus loin avec « Mio cor che mi sai dire », de Rinaldo. Toutefois, face au grand nombre d’airs proposés ici, nous ne saurions passer l’intégralité de l’écoute en revue. Nous relèverons « Gelido in ogni » de Farnace, déjà maintes fois entendus, mais parfaitement maîtrisé ici, poignant, profond, aux accents nuancés mais toujours justes. On ne se lasse pas de l’écoute, d’autant plus que l’accompagnement musicale d’Orfeo 55 est magistral, ciselé dans un travail d’orfèvre à la fois savant et humain, un parfait équilibre du cœur et de l’esprit ou, dans le cas présent, de la technique. L’intention est toute aussi affutée que les coups d’archers, et l’ensemble brille tant dans l’exercice de l’accompagnement que dans les diverses pistes symphoniques qu’il illumine de son talent. D’ailleurs, parmi les neufs enregistrements en première mondiale présents sur ce disque, quatre sont instrumentaux, montrant bien que si Nathalie Stutzmann est la voix de contralto, l’ensemble est bel et bien une seconde voix toute aussi importante ici, comme un artiste à part entière méritant bien des éloges. Idée que vient également appuyer le fait que les derniers extraits entendus (avant que ne s’ajoutent les bonus tracks) sont ceux formant la Sinfonia de L’incoronazione du Dario, de Vivaldi. Ainsi, la cantatrice ouvre le bal de l‘écoute, mais c’est bien Orfeo 55 qui le referme.

Le « Tradita, sprezzata » (Semiramide riconosciuta, Porpora) est joliment appuyé, presque craché avec une énergie folle et solide, juste avant que ne se fasse entendre « Caro Addio, dal labbroamato », extrait de Griselda de Bononcini, en première mondiale. Le ton de lamentation vient apaiser les tourments précédents, laissant apprécier au passage le travail d’agencement des airs qui permets de varier les différents rythmes dans l’écoute, afin de ne jamais lasser l’auditeur qui peut ainsi pleinement apprécier les accents de chaque piste. La Sinfonia de la scène finale de l’acte III d’Alessandro Severo (d’Antonio Lotti) est elle aussi présente pour la première fois au disque, de même que celle d’Ouverture de la même œuvre, plus loin dans l’enregistrement. Néanmoins, si l’ensemble a le dernier mot jusqu’aux bonus, c’est bien Nathalie Stutzmann qui conclue finalement l’écoute par « Sorge nel petto » (Rinaldo). Un doux adieu, présenté comme un repos mérité après l’effort. Une belle façon de clore avec douceur une histoire passionnée.

Il va sans dire que le titre de Contralto appuie sur la voix de Nathalie Stutzmann qui offre ici tout le talent que nous lui connaissons dans une sorte de retour aux sources savamment travaillé, permettant un large aperçu de la voix de contralto et du talent de la cantatrice pour un disque qui se montre lumineux dans les profondeurs de la tessiture, les contrastes d’ombre et de lumière, de haut et de bas se servant mutuellement. Néanmoins, entre vents et tempêtes de l’âme humaine, c’est finalement un merveilleux chant du cygne d’Orfeo 55 que nous entendons, superbe dans ces ultimes notes qui resteront ainsi gravées pour nous faire regretter sa disparition…

Elodie Martinez

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