Chronique d'album : "Aci, Galatea e Polifemo", de Haendel

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Le mois dernier, la maison de disque Glossa proposait un nouvel enregistrement d’Aci, Galatea e Polifemo de Haendel, présenté également comme le « premier enregistrement complet » de l’œuvre dans sa version pour le castrat Senesino. Cette reconstitution « propose sur la base des fragments disponibles la version de l'œuvre conçue en 1713 pour l'un des castrats les plus illustres de l'époque, Francesco Bernardi, rebaptisé Senesino. Composé à l'origine en 1708 pour célébrer le mariage de Beatrice Tocco Sanseverino di Montemiletto et du duc d'Alvito Ptolémée III, Aci, Galatée et Polyphème aurait traversé une histoire articulée et longue de trente ans : adaptations, réécriture en anglais, résumés, bouleversements, à la fois par l'auteur et d'autres compositeurs, même à l'insu de Händel lui-même. » Aujourd’hui, Raffaele Pe et La Lira di Orfeo nous proposent de plonger dans cette œuvre aux côtés des solistes talentueux que sont Giuseppina Bridelli et Andrea Mastroni, sous la direction de Luca Guglielmi.

L’œuvre est une cantate profane dont le livret – du moins pour ce qui est du livret italien – est signé par Nicola Giuvo et basé sur la légende d'Acis et Galatée que l’on peut trouver dans les Métamorphoses d'Ovide. L’histoire raconte l’idylle de la nymphe Galatée et du berger Acis, interrompue par le cyclope Polyphème, lui aussi amoureux de la nymphe, qui écrase son rival sous un rocher. Anéantie par la douleur, Galatée métamorphose son bien-aimé en ruisseau. Ecrit à l’origine pour soprano, contralto et basse, l’œuvre de Haendel a été retravaillée, et ainsi que le signale le communiqué accompagnant le disque : « parmi les particularités de la reconstruction se distinguent la texture inversée pour les parties des deux protagonistes, avec Galatea soprano au lieu d'alto et Aci contralto au lieu de soprano, une réécriture radicale de la partie de Polifemo et un nouvel air pour Aci ». A noter également que cette « version inédite de l'opéra a été mise en scène » et créée au Théâtre municipal de Plaisance en novembre 2020, à huis clos en raison de l'urgence sanitaire, mais avec une diffusion en streaming sur la plateforme Opera Streaming.

Raffaele Pe – que nous avions rencontré en mars dernier – prend donc ici les traits d’Aci, de cette voix à la fois légère et solide que nous avions déjà pu apprécier dans son album solo autour de la figure de Jules César. La voix livre de fort belles plaintes, sans être larmoyante. Elle demeure solaire, dans une ligne de chant efficace, sans fioritures inutiles. L’apparente simplicité – que l’on imagine née d’un travail en réalité complexe – va droit au but, tandis que la voix fait briller les mots du berger amoureux. Son « Verso gia l’alma », pour n’en citer qu’un, est un instant sublime de l’écoute qui vient subjuguer l’âme et l’emporter dans le doux écoulement du chant.

De son côté, Giuseppina Bridelli endosse le rôle de Galatea avec un registre qui n’est celui d’une soprano mais bien de la mezzo-soprano qu’elle est. Pourtant, à l’écoute, on ne se choque pas de cette retranscription qui offre à la nymphe une force et une puissance marbrée loin du côté solaire et fragile que l’on pourrait habituellement attribuer au personnage. C’est une Galatea ancrée dans la terre et non dans les Cieux que l’on entend ici, offrant des volutes ambrées à sa voix – que l’on ne cesse d’apprécier depuis sa découverte en Aristeo dans l’Orfeo de Rossi il y a plusieurs années.

Quant à Andrea Mastroni, il impressionne en Polifemo : sa voix est profonde et admirablement projetée. Les graves plongent dans des abîmes ténébreuses, et l’on sent dans sa ligne de chant toute la force nécessaire pour soulever des rochers. Son personnage marque d’autant plus qu’il est celui qui ouvre l’œuvre avec son « Mi palpita il cor ». L’air laisse entendre tout de suite l’impressionnante puissance du chanteur qui occupe le devant de la scène et de l’écoute, donnant même une impression de proximité physique.

On se réjouit donc d’autant plus à chaque réunion de ces trois voix, et tout particulièrement pour l’ultime air « Chi ben ama ha per oggetti », plein de vie et d’une totale harmonie. Cette dernière se retrouve par ailleurs dans la direction de Luca Guglielmi et dans l’ensemble La Lira di Orfeo. De même que lors du précédent disque du contre-ténor, l’orchestre nous emporte et nous charme avec délice, faisant miroiter la partition à l’aide de nuances, de forces, de reflets enchanteurs dont on se délecte note après note.

On ne regrettera finalement que le livret bilingue italien/anglais qui ne permet pas aux seuls francophones d’apprécier pleinement son contenu. On se réjouit en revanche de constater qu'il est précédé d’une présentation signée Raffaele Pe, qui est quant à elle proposée en anglais et en italien, mais aussi en allemand et en français, sans oublier les quelques photos de la représentation scénique de l'enregistrement.

Difficile donc de ne pas succomber à ce double-disque plein de vie, à cette musique si bien servie, ainsi qu’à ces voix ensorcelantes auxquelles on s'abandonne sans l’ombre d’une hésitation.

Elodie Martinez

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