L'Heure Espagnole à l'Opéra de Lyon, une fantaisie onirique aux accents poétiques

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Il y a des spectacles qui font naitre des tics tacs nouveaux et, battant un tempo sans aiguille ni seconde, parviennent à nous faire oublier, dans l’éblouissement d’une parenthèse enchantée, que le temps continue à s’égrener. Tel est le cas de cette nouvelle production de l’Heure Espagnole dont la première a eu lieu samedi dernier à Lyon. A mi-chemin entre le conte pour enfants et la comédie musicale, elle réussit à restituer pleinement la vision que Maurice Ravel avait lui-même de son œuvre, une fantaisie inspirée de l’opéra bouffe italien. La mise en scène de James Bonas et les effets visuels de l’illustrateur Grégoire Pont nous donnent à voir un livre d’images interactif en noir et blanc qui tient à la fois d’Alice aux pays des merveilles et de l’univers foisonnant de Tim Burton. Et pourtant, parer un vaudeville à fleur de chair, qualifié à l’époque de scabreux, des habits du féérique et du merveilleux évoquant l’enfance n’allait pas d’emblée de soi. Le contraste entre le sujet et sa parure fait toutefois ici merveille et propose, in fine, une étonnante et captivante relecture de l’œuvre sur un mode poétique et onirique.


L’Heure Espagnole, Opéra de Lyon ; © Michel Cavalca

L’heure Espagnole, Opéra de Lyon ; © Michel Cavalca

On aurait pu craindre que les images qui tiennent lieu de décor accaparent le regard et nous fassent perdre de vue le propos et le contexte de l’œuvre. Or il n’en est rien. Le spectacle brille par son originalité et aussi sa cohérence d’ensemble dans laquelle les effets visuels ne prennent jamais le pas sur la musique et le chant. Et cette cohérence est affichée d’emblée dans l’agencement même de ce qui nous est montré sur scène. L’orchestre, ayant quittté la fosse, se trouve placé derrière l’écran. Ainsi, le langage des images pétries de poésie et de fantaisie et le verbe musical de la partition truffée de trouvailles sonores font corps et se répondent en écho. Les chanteurs évoluent sur le devant de la scène, mais aussi derrière les images projetées, donnant ainsi l’impression de se retrouver intégrés dans ce décor virtuel de la ville de Tolède et de l’atelier de Torquemada comme s’ils étaient eux-mêmes des personnages animés de ce livre d’images grandeur nature. Dans ce paysage hétéroclite tout semble aller parfaitement de soi, musique, effets visuels et chant étant parfaitement en osmose.

L’approche proposée est aussi d’inspiration cinématographique. Les images qui pivotent sur elles-mêmes pour marquer un changement de décors ne sont pas sans rappeler les enchaînements elliptiques utilisés dans les films d’animation. De même, les intertitres qui surgissent pour illustrer les propos tenus par les personnages font clairement référence au format rétro des génériques des films de l’âge d’or d’Hollywood. Ces effets visuels siéent d’ailleurs à souhait au personnage de Gonzalve. Ainsi, les perles du langage exagérément poétique sortant de sa bouche font jaillir des représentations oniriques et chacune de ses œuvres improvisées au gré de sa passion deviennent, dans l’imagerie imaginaire de Guillaume Pont, des titres de films dont l’héroïne est Concepcion. La direction d’acteurs et les projections vidéo s’accordent sur un timing parfait comme une horlogerie de grande précision. Dans une rythmique qui va crescendo, les personnages sont, dans ce décor virtuel et vivant, perpétuellement en mouvement dans un tourbillon étourdissant qui renvoie aux comédies musicales. Le final où les personnages tirent la morale de l’histoire des mots de Boccace dans une apothéose visuelle grandiose en est d'ailleurs une éblouissante illustration.


L’Heure Espagnole, Opera de Lyon ; © Michel Cavalca

L’Heure Espagnole ; © Michel Cavalca

Une telle mise en scène virtuose requiert des chanteurs qu'ils soient aussi acteurs, et sur ce point la distribution a relevé le défi avec brio. Dans des costumes évoquant pour certains le lapin blanc d’Alice aux pays des merveilles qui ne cesse de scander le temps sur sa montre à gousset comme les horloges de Torquemada, les chanteurs prennent un évident plaisir à donner vie aux badineries de leurs personnages hauts en couleurs dans ce décor virtuel et interactif. Sur le plan vocal, à l’instar de Pelleas et Melisande, l’Heure Espagnole est une œuvre écrite sur le ton de la conversation parlée (à l’exception du rôle de Gonzalve servi par des cavatines et sérénades) et exige une diction et un phrasé irréprochables. Sur ce point encore, les chanteurs se sont également distingués, ce qui mérite d’être d’autant plus souligné que la distribution n’est pas entièrement francophone.

Gregoire Mour incarne un Torquemada crédule à souhait avec une belle voix claire qui laisse transparaître l’ingénuité de celui qui ignore tout du marivaudage qui se joue à son insu. Martin Hässler est un Inigo Gomez truculent et imbu de sa personne. Christoph Engel donne une belle présence athlétique au personnage du muletier qui chante comme il déménage les horloges, avec vigueur et entrain. Clémence Poussin, en Concepcion à la voix solide, donne superbement corps au tempérament de feu de l’insatiable maitresse des lieux et des cœurs. Quant au ténor Quentin Desgeorges, au timbre pur et aux aigus puissants et solaires, il confère au poète fantasque, au verbe exagérément imagé, un lyrisme émouvant dans le ridicule affiché.


Jonathan Stockhammer dirigeant L’Heure Espagnole
derrière le décor d’images ; © Michel Cavalca

Entendu précédemment à Berlin dans une œuvre de Philip Glass, le chef Jonathan Stockhammer s’était distingué par une précision rythmique et un sens du détail. On retrouve ici ces qualités qui font merveille pour donner sa pleine dimension à cette partition ravelienne pétrie d’inventivité sonore. Dans cette direction d’une redoutable efficacité, le chef met en exergue avec brio les accents ironiques de la partition notamment à travers ses cors en sourdine et ces glissandi de trombones qui se marient à merveille avec la féérie enchantée des images de Grégoire Pont.

Quand la mécanique du cœur se confond avec la mécanique des horlogeries, et que la musique du langage répond au langage de la musique dans une imagerie imaginaire fourmillant d’idées, c’est tout un poème vivant que l’on nous tend et qui fait écho à l’essence même de l’opéra, un art qui fait rêver. Force est de constater qu’à cet égard cette soirée à l’opéra de Lyon est une totale réussite.

Brigitte Maroillat

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