Le point de vue d’Alain Duault : Une Somnambule chantée au Théâtre des Champs-Elysées

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Michel Franck, le directeur du Théâtre des Champs-Elysées, a réussi à faire de cette première de La Somnambule de Bellini la « rentrée » parisienne de cette saison lyrique qui s’achève après ce long sommeil des salles de spectacles : la salle était brillante, d’Anne Sinclair avec son compagnon, l’académicien Pierre Nora ; à Jeanne Gérard, la jeune soprano « qui monte », en compagnie de Bertrand Rossi, le directeur de l’Opéra de Nice, où elle vient de triompher dans Werther ; en passant par le nouveau grand ténor international, Benjamin Bernheim ; Jean-Philippe Thiellay, Président du Centre national de la Musique ; Brigitte Lefèvre, ancienne directrice, durant vingt ans, du Ballet de l’Opéra de Paris, aujourd’hui directrice du Festival de danse de Cannes ; ou encore Alain Süssfeld, administrateur et ancien directeur général d’UGC, où il a créé Viva l’opéra, le programme de diffusion d’opéras au cinéma…

Pour ce retour qui réjouissait tout un public, venu remplir la belle salle de l’Avenue Montaigne remplie au maximum de la jauge autorisée par les règles sanitaires, le subtil opéra de Bellini La Somnambule était l’occasion de renouer avec la vie lyrique tout en offrant un écrin propre à mettre en valeur ce chef-d’œuvre du bel canto romantique créé en 1831 et qui a connu un succès considérable durant tout le 19ème siècle. En effet le thème du somnambulisme fascinait l’époque, avide de phénomènes mystérieux proches du surnaturel. Bellini a su traduire dans cet ouvrage les états d’âme complexes de son héroïne, victime innocente d’un mal inconnu, grâce à un langage musical d’une simplicité élégiaque, d’une nudité expressive poignante. Dans la souplesse de ces lignes mélodiques, il y a quelque chose qui rappelle Chopin, avec lequel Bellini s’était lié à Paris, une émotion pure, une poésie lunaire, une tendresse meurtrie.


La Sonnambula, Théâtre des Champs-Elysées (c) Vincent Pontet

Une des originalités de cet opéra est qu’il se passe en Suisse, ce qui n’est guère fréquent dans les livrets de l’époque. Précisément, le décor offre une vaste et belle image d’un glacier en fond de scène : on y est.

On peut être plus réservé sur le reste du décor, unique, monotone (blanc, gris, noir), et rendant difficile la compréhension de certaines situations, dont par exemple la relation entre Amina, l’héroïne, et Roldolfo, le « perturbateur » : comment comprendre qu’elle s’est retrouvée dans la chambre de ce vieux Don Juan puisqu’elle est au même endroit que dans la scène précédente ? De même la noire et raide uniformité des costumes ne correspond guère à ce qu’on entend, cette légèreté vélivole, cette souplesse de la musique de Bellini.

Pourtant, là où le bât blesse surtout, c’est dans la vacuité de la mise en scène. Aucune caractérisation des personnages, aucune gestique signifiante, mais l’irruption inutile de trois filles de la montagne, assez dénudées, dont les tournoiements ne constituent qu’une diversion répétitive. Les relations entre les personnages demeurent flous, le chœur est indifférencié, la platitude est patente. Et la seule « initiative » de Rolando Villazon est un contre-sens final totalement incompréhensible, Lisa épousant Elvino sans qu’on comprenne le pourquoi de ce retournement qui dit non seulement le contraire du livret mais aussi le contraire de la musique ! Bien sûr, le public est mécontent et hue le metteur en scène aux saluts : pour toute réponse, celui-ci sort un nez rouge de sa poche et se le colle au milieu du visage ! Ce mépris affiché du public est la conséquence de la triste dégringolade de ce chanteur qui, d’artiste au talent rayonnant (on se souvient de son Alfredo à Salzbourg en 2005 face à la Violetta d’Anna Netrebko), est devenu une sorte d’histrion qui pallie sa décadence vocale par une démultiplication hasardeuse, passant de la mise en scène à l’animation d’émissions de télévision ou de radio, avec un détour par le roman, sans jamais retrouver la splendide énergie qui l’avait fait aimer. Dérive pathétique et tristesse d’avoir ainsi perdu un artiste.


La Sonnambula, Théâtre des Champs-Elysées (c) Vincent Pontet

La Sonnambula, Théâtre des Champs-Elysées (c) Vincent Pontet

Mais le bel canto, comme son nom l’indique, est d’abord une affaire de chant.  Là, on est bien mieux servi par une distribution qui offre nombre de satisfactions. Avec d’abord le rôle-titre, ce rôle d’Amina que Pretty Yende, remplaçant Nadine Sierra, chante pour la première fois. On connait les qualités de la jeune Sud-africaine, la beauté du timbre, la ressource de souffle, la maitrise technique quand il s’agit de s’élever dans les aigus, la palette de colorations (qui, absente de sa cavatine initiale, « Come per me sereno », s’entend dans son aria finale « Ah non credea mirarti », la voix brodant sur des arpèges de cordes une mélodie d’une émotion rare, avec une sorte de suspens souligné par le hautbois). On connait aussi ses défauts, une intonation parfois fluctuante, des problèmes de rythme qui peuvent produire des décalages mal venus (c’est le cas, à la fin, avec cet « Ah non giunge » brouillon). Au total, sa capacité expressive lui vaut la reconnaissance du public mais elle pourra assurément améliorer cette prise de rôle : sa musicalité et sa personnalité rayonnante plaident pour elle. En revanche, son Elvino, le ténor sarde Francesco Demuro, pâtit d’un alourdissement du timbre qui semble s’être desséché, nasalisé, avec des colorations métalliques désagréables, des crispations dans les passages de registres, des aigus serrés et trop souvent servis en force, comme si la voix s’était prématurément fatiguée et avait perdu sa souplesse. Le Rodolfo de l’Ukrainien Alexander Tsymbalyuk est, lui, tout à son affaire dans un chant aux phrasés nobles, même si le centre de la voix est un rien assourdi. On saluera aussi l’Italienne Annunziata Vestri en Teresa, beau timbre bien déployé, avec un vibrato parfois un peu large mais une belle conviction, le baryton français Marc Scoffoni, qu’on a plaisir à retrouver avec cette voix franche au timbre ambré, cette belle présence, ce sourire vocal qui fait du bien et enfin la découverte que représente la Lisa de la Franco-américaine Sandra Hamaoui, beau soprano pulpeux au timbre mordoré, aux aigus clairs, aux vocalises agiles, en dépit d’une projection encore un peu retenue, avec de surcroit un charme et une présence en scène qui forcent l’attention : une voix à suivre.

On saluera aussi la belle tenue du Chœur de Radio-France (en dépit des masques qui ne retirent rien à la clarté de l’élocution) et l’étonnante homogénéité de l’Orchestre de chambre de Paris – étonnante en ce que les conditions sanitaires les obligent à une disposition particulière, en cercle, les cordes au fond, l’harmonie au premier plan, les percussions à jardin (un peu trop à découvert sans doute), et le chef au centre sur un siège pivotant ! Mais il en faudrait plus pour déconcerter Riccardo Frizza qui, avec des tempi sages, parvient à sculpter un univers sonore qui crée le décor mental, respirant avec les chanteurs et créant cette mise en scène musicale qui, elle, dynamise la représentation. Le public est heureux et, mis à part (et avec raison) Rolando Villazon, englobe tout le monde dans des applaudissements qui sont ceux de la reconnaissance pour une renaissance, celle que procure le chant à tous ceux qui aiment avant tout ces frissons infinis du bel canto.

Alain Duault
(Paris, 15 juin 2021)

La Sonnambula de Vincenzo Bellini au Théâtre des Champs-Elysées (jusqu'au 26 juin)

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