Le point de vue d’Alain Duault : Un week-end à Vérone

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     On vient à Vérone pour le spectacle et, cette année encore, la reprise de deux productions de Franco Zeffirelli (Carmen et Turandot) montre bien ce qu’un scénographe intelligent peut proposer pour un vaste public populaire sans rabaisser la représentation à une démagogie de bas étage.

     Carmen a été présentée pour la première fois aux Arènes de Vérone en 1914, il y a tout juste cent ans, et demeure, avec Aïda, l’opéra le plus joué lors du festival (près de 250 fois déjà !) mais jamais (à la différence d’Aïda l’an passé, par exemple), on n’en a proposé à Vérone de relecture contemporaine. Pourtant Carmen est de ces mythes qui peuvent être rééclairés par un point de vue d’aujourd’hui et certaines productions récentes (comme celle de Calixto Bieito à Barcelone, avec Béatrice Uria Monzon et Roberto Alagna) ont montré qu’on pouvait attacher de nouvelles images à cette histoire toujours aussi brûlante.
Mais si l’on souhaite rester dans l’imagerie traditionnelle, le choix de Franco Zeffirelli est idéal : c’est bien pourquoi on fait appel encore une fois à lui pour cette énième reprise. Mais faut-il s’en plaindre ? Ce n’est pas ce que pense le public qui fait un triomphe à ce spectacle de fête ! Zeffirelli aime l’espace, les couleurs, les déplacements de foule : c’est bien cela que viennent chercher ici les spectateurs venus de tous les pays du monde ! Alors pour cette Carmen, que le metteur en scène italien a conçue en 1995 en renouant avec le réalisme des origines, on a recréé sur l’immense scène de l’amphithéâtre véronais un Séville plus vrai que nature, avec carrioles, chevaux, figurants en masse, petites actions réalistes contrepointant sans cesse l’action principale, un peu comme au cinéma où tout est juxtaposé (et on ne peut oublier que Zeffirelli a réalisé de nombreux films), ainsi que des danseuses  espagnoles déployées en permanence de part et d’autre de la scène comme pour donner la couleur espagnole continue. Mais ce qui compte demeure l’action de l’opéra et elle est parfaitement traitée, jusque dans les plus petits détails d’une imagerie d’Epinal (comme la Micaela en « jupe bleue et natte tombante »). Tout bouge, tout avance, tout vit – et tout raconte exactement l’histoire telle que Bizet a voulu la mettre en musique.

Et musicalement, la représentation, sans être exceptionnelle, est de bonne facture, avec avant tout la prestation de la jeune géorgienne Anita Rachvelishvili qui, à 30 ans tout juste, s’impose comme une des interprètes de premier plan du rôle de la gitane (elle le chantera d’ailleurs au Metropolitan Opera de New York à la rentrée) : la voix est chaude, ardente, pleine, très bien conduite, la prononciation française soignée, les intentions toujours parfaitement déployées. On peut sans doute préférer une interprétation scénique plus raffinée que celle qu’elle propose avec une sensualité un peu « appuyée » dans les jeux de jambes et de jupe, mais Anita Rachvelishvili incarne vraiment le personnage. Face à elle, un ténor espagnol, Jorge de Leon : beau timbre, belle conduite de voix mais diction incompréhensible, présence scénique aléatoire mais néanmoins très convaincant dans le duo final, poignant, autour du calvaire qui reproduit la Place des Trois Rois, à Séville. La Micaela de la soprano russe Tatyana Ryaguzova, pareillement fâchée avec la diction française, possède pourtant cette luminosité du timbre indispensable au personnage et, en dépit de quelques aigus un peu durs, offre une belle interprétation de son personnage. En revanche, on est déçu par la prestation de la basse américaine Raymond Aceto en Ecamillo : manquant d’autorité, de charisme, il ne suscite pas cet élan de désir qu’on attend du torero charmeur et, s’il chante correctement ses fameux couplets, il ne suscite à aucun moment l’engouement qu’on attend du personnage. En revanche, le jeune chef hongrois Henrik Nanasi, 38 ans, s’affirme comme une des très bonnes baguettes de la nouvelle génération et une des meilleures qu’on ait entendues aux Arènes : l’enthousiasme manifesté à son égard par les musiciens de l’orchestre le souligne à juste titre. Au final, une ovation méritée pour un très beau spectacle, porté par un grand chef et par une distribution très largement convaincante, avec une Carmen ardente : que demander de mieux à Vérone où l’on vient pour s’en mettre plein les yeux ?

     Le lendemain, on était heureux de revoir la production de Turandot signée Zeffirelli, dont on se souvenait de l’époustouflant décor de la Cité Interdite au deuxième acte !... D’autant que la distribution – Martina Serafin, Carlos Ventre, Maria Agresta –, sous la direction de Daniel Oren, promettait beaucoup…
C’était compter sans la pluie : après avoir attendu une demie heure, la représentation a pu commencer et nous a offert un fort beau premier acte (avec un poignant « Signore ascolta » de Maria Agresta, conclu sur une impalpable note filée de toute beauté, un « Non piangere Liù » qui pouvait faire espérer un « Nessun dorma » émouvant,et un finale très emporté avec des chœurs superbement déployés) – mais, aussitôt après, les gouttes sont revenues et ont fait fuir les musiciens en désolant le public.
Pour les Arènes, pas de problème : le premier acte étant donné, on ne rembourse pas !...

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