© Guergana Damianova / OnP
La magie de Rusalka, le capiteux chef-d’œuvre de Dvorak a encore une fois embrasé l’Opéra Bastille avec cette énième reprise de la fameuse mise en scène de Robert Carsen (qui date de 2002 !), aux ressources inépuisables, à la beauté inaliénable. Dans notre époque où, selon le constat juste et terrible de Milan Kundera, « la laideur s’empare du monde », quel bonheur que cette attention constante portée à l’esthétique visuelle, ces décors qui sont les jeux de miroirs de l’âme, ces éclairages qui en font infiniment ricocher la poésie, ces chorégraphies signifiantes qui ouvrent les vertiges de l’inconscient ! Car ce conte cruel plonge jusqu’au fond de nos eaux les plus intimes, dans cet éternel écartèlement entre le désir et le retour du réel. On pourra seulement regretter l’absence de la Nature, composante essentielle de l’œuvre de Dvorak, mais Robert Carsen lui préfère ce frisson trouble de nos forêts intérieures, de nos brumes, de nos rêves nocturnes.
Cette beauté lumineuse s’accorde parfaitement avec la somptuosité constante de l’orchestration de Dvorak, magnifiée par le toujours magnifique Orchestre de l’Opéra de Paris, ces élans moirés des cordes, ces parfums des bois, ces courbes mélodiques ensorcelantes, cette soie sonore qui ravit et qui enivre – sous la direction fluide de Kazushi Ôno.
L’intérêt d’une telle reprise, outre le plaisir de premier degré de ceux qui en retrouvent l’émotion première, est aussi la possibilité de faire découvrir à la génération suivante (car, oui, cette production a 24 ans !) les ressources possibles d’une mise en scène, à l’heure où les méfaits conjugués du Regietheater à l’allemande et du wokisme à l’américaine ont envahi les scènes en dégradant toute volonté platonicienne de faire coïncider le vrai et le beau. Mais l’autre intérêt en est de faire entendre une nouvelle génération de voix pour porter cette musique superbe.

Rusalka (c) Guergana Damianova / OnP
De ce point de vue, l’événement de cette reprise est la découverte de la Rusalka de la soprano australienne Nicole Car. On se souvient peut-être de l’émotion de sa Tatiana à l’Opéra Bastille en 2017, qui révélait alors au public parisien la plénitude de son grand soprano lyrique ; on l’a réentendue depuis régulièrement à Paris, entre autres dans son Elisabeth de Don Carlos (où elle partageait la scène avec le Posa de l’excellent baryton canadien Etienne Dupuis, son mari à la ville…) ou, plus récemment, en Maria de Simon Boccanegra. Mais cette Rusalka lui donne la possibilité d’épanouir encore plus largement sa voix de riche étoffe, dont la fréquentation régulière de Verdi lui a permis sans doute d’ambrer encore le métal rayonnant de son timbre, avec ces couleurs vermeilles qui lui confèrent une émotion rayonnante, faite d’émotion et de lumière vocale. La beauté ductile de sa ligne, la fermeté du soutien, le rayonnement des aigus déployés comme des ailes pour survoler l’orchestre, la compréhension intime de son personnage et l’intelligence théâtrale de son chant, tout concourt à faire de chacune de ses apparitions un moment de bonheur – et l’on déplore la malédiction de la sorcière Jezibaba qui la rend muette durant la plus grande partie du deuxième acte !
Le reste de la distribution est du niveau honorable d’une maison comme l’Opéra de Paris, avec l’excellente Princesse étrangère d’Ekaterina Gubanova, une familière de l’Opéra de Paris, mais une Jezibaba, Jamie Barton, par trop caricaturale et aux registres vocaux disjoints, un Prince, Sergei Skorokhodov, manquant de charisme et de séduction en dépit d’une voix adéquate au rôle, trois Nymphes fort bien harmonisées, Margarita Polonskaya, Maria Warenberg et Noa Beinart, et un superbe Garçon de cuisine, à la voix de mezzo superbement projetée et timbrée, Seray Pinar.
Mais c’est bien évidemment pour Nicole Car d’abord, aussi pour le soyeux de l’Orchestre de l’Opéra de Paris et la beauté épurée de la mise en scène de Robert Carsen qu’il faut saluer cette reprise – et en profiter !
Alain Duault
Paris, 2 mai 2026
Rusalka à l'Opéra Bastille, du 2 au 20 mai 2026
03 mai 2026 | Imprimer
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