Le point de vue d’Alain Duault : Opéra de Baugé, une belle édition 2026

Xl_opera_de_bauge_2026_don_pasquale_suor_angelica_gianni_schicchi © Opéra de Baugé

Trois productions cette année à l’Opéra de Baugé : d’abord, Angleterre oblige puisque Bernadette et John Grimmett, les fondateurs et toujours fringants responsables de ce bijou lyrique en Anjou, sont anglais, Acis, Galatée et Polyphème de Haendel. Et deux productions à l’italienne, Don Pasquale de Donizetti puis Suor Angelica et Gianni Schicchi de Puccini. Ces titres illustrent la volonté de ce couple à la fois passionné et à l’énergie inentamée : faire découvrir l’opéra sous toutes ses formes et venu de toutes ses rives – avec cette particularité d’un entracte de 90’ durant lequel les spectateurs peuvent pique-niquer comme à Glyndebourne, la référence évidente de ses fondateurs.

Avec Don Pasquale, c’est le pétillement d’une œuvre qui est à la fois l’apothéose de l’opera buffa et une comédie de chambre concentrée. C’est aussi une des œuvres de Donizetti qui est restée constamment populaire : on peut le comprendre tant la verve et l’invention mélodique y sont permanentes. Mais si les voix sont importantes – nous sommes dans le bel canto – le chef doit y allumer le feu, faire bouillir la musique pour qu’y naissent les bulles d’une exultation contagieuse. Mais ce chef doit aussi prendre en compte le fait que, dans Don Pasquale, le comique est entrecoupé de scènes tendres, amoureuses ou passionnées, qui peuvent même frôler le pathétique : c’est du vrai théâtre ! La musique y galope assurément et enchante, mais avec parfois un rien de nostalgie pour le contraste. Pourtant, bien sûr, ce qui reste d’une représentation de Don Pasquale, c’est ce tourbillon musical qui, dans notre monde morose et inquiet, fait croire encore à la vie, à la jeunesse, au plaisir – et même à la morale !

De ce point de vue, la direction de Konstantinos Diminakis, bien connu à l’Opéra de Baugé, est par trop amphétaminée : ivre de musique, le jeune chef grec lâche trop souvent la bride à l’Orchestre de l’Opéra de Baugé, riche de sonorités, c’est sûr, mais qui ne devrait jamais couvrir les voix, et devrait différencier les emballements nécessaires à la comédie et la retenue permettant de faire entendre les soupirs de la mélancolie. D’autant que le spectacle voulu par l’infatigable Bernadette Grimmett raconte cette dichotomie entre tendresse et rouerie, ruse et amertume : la distribution sert bien ce propos, avec d’abord dans le rôle-titre Gheorghe Palcu, un baryton-basse roumain très en verve mais aussi nostalgique du temps dont il comprend qu’il passe, qu’il est passé. Timbre solide, staccato parfaitement maitrisé, il est idéal dans son rôle. Autour de lui la soprano philippine Karlene Moreno-Hayworth est une Norina au timbre peut-être un rien trop riche, plus apte à une Mimi ou une Micaela, mais au chant très affuté ; l’Ernesto du ténor Martin Bakari, qui ne fait pas dans la subtilité, projette ses aigus avec une évidente jubilation – tout comme il sait se laisser porter dans son air du deuxième acte par le moelleux de la superbe trompette solo de l’orchestre ; et le Malatesta du baryton australien James Roser est parfaitement stylé, tout à fait dans l’esprit de ce personnage ambigu. Tout cela procure un plaisir manifeste au public qui l’exprime avec enthousiasme !

L’autre production italienne de cette édition 2026 de l’Opéra de Baugé est constitué de deux des trois opéras en un acte du Trittico de Puccini,ce triptyque qui a été créé au Metropolitan Opera de New Yotk en 1918, Suor Angelica, rarement joué,et Gianni Schicchi, le plus populaire.

Avec Suor Angelica, nous sommes uniquement avec des femmes, celles du couvent où Angelica a été enfermée après que sa famille l’a bannie pour sa « faute », celle d’avoir aimé et d’avoir eu un enfant hors mariage. Intégrée avec humilité et résignation à la vie de ce lieu qu’elle n’a pas choisi, elle s’occupe de plantes mais, en fait, ne songe depuis sept ans qu’à cet enfant qu’on lui a retiré. Le riche soprano de la Portugaise Susana Gaspar convient idéalement à ce rôle dont elle possède le vrai lyrisme. Mais voici que la Princesse, sa tante, vient lui rendre visite, pour la première fois : bloc de mépris haineux, porté par une voix sombre et ardente, la Princesse d’Ekaterina Bazhanova, une jeune mezzo russe fascinante autant vocalement que scéniquement, est là non par compassion mais pour demander à Angelica de renoncer à sa part d’héritage. La mère éplorée se moque de l’argent, elle ne veut qu’avoir des nouvelles de son fils : il est mort, lui assène froidement la Princesse. La scène, portée par ces deux femmes, est d’une tension bouleversante, la direction d’acteurs de Bernadette Grimmett donnant bien à voir en petits gestes signifiants et douloureusement justes ce que la musique peint avec éclat. Il ne reste plus à Angelica que son désespoir, qu’elle exprime dans son fameux air, « Senza Mamma », à déchirer le cœur, l’orchestre déployant cette lamentation en une manière d’intermezzo superbement porté par la baguette du jeune anglais Thomas Payne, attentif à tout. Et la mort que se donne Angelica fait culminer cette tragédie terrible dans son intensité brutale et nue.

Ce sont ces mêmes qualités que déploie le chef avec Gianni Schicchi, un ouvrage basé sur trois vers de Dante dont Puccini a su tirer une comédie étincelante et ramassée, qui lui a valu un triomphe jamais démenti. Gorgé de musiques en rythmes croisés, harmonies multiples et couleurs éclaboussées, ce petit chef-d’œuvre d’humour noir est direct et efficace. Le décor, c’est Florence en 1299, dans la maison de Buoso Donati qui vient de mourir. La famille est réunie pour découvrir le testament qu’elle espère juteux – mais déchante et s’étrangle en découvrant que le vieux Buoso a tout légué aux moines ! Rage spectaculaire, recherche d’un palliatif – et démonstrations collectives de cupidité : la suite va « naturellement » en découler. Un voisin et « ami » de la famille, Gianni Schicchi, est sollicité. Il va imaginer un plan à la fois simple et diabolique : faire croire que le mort n’est pas mort, se mettre à sa place, dans son lit, faire venir un notaire et lui dicter un nouveau testament. Tout le monde approuve bruyamment ce plan imparable mais Schicchi met en garde chacun contre le châtiment qu’encourt celui qui falsifie un testament ou bénéficie de cette falsification : l’amputation de la main et l’exil ! Il faut donc que ce secret soit à jamais enfoui. Arrivent bientôt le notaire et ses témoins. Alors, dans la pénombre, d’une voix mourante, Gianni Schicchi / « Buoso » dicte un testament… en sa faveur ! Tous sont floués mais tous sont contraints par la menace de complicité qui pèse sur les faussaires de testament. Son forfait accompli, Gianni Schicchi peut marier sa fille à un neveu Donati et s’installer dans ce qui est devenu « sa maison ».

C’est une farce donc, mais menée de baguette de maître par Thomas Payne, vif-argent au juste sens des équilibres et des accélérations. Une farce aussi très finement tricotée scéniquement par une Bernadette Grimmett inspirée, ce Gianni Schicchi s’épanouit dans une distribution quasi parfaite. D’abord le formidable Gheorghe Palcu, entendu en Don Pasquale, joue et chante avec gourmandise ce Schicchi avec une voix colorée qui est exactement celle du rôle, et rappelle la voix tout autant que la présence scénique d’un de ses grands devanciers, le français Gabriel Bacquier. On retrouve autour de lui la Lauretta de Susana Gaspar, plus heureuse qu’en Angelica, qui récolte un joli succès avec le « tube » de la partition, « O mio babbino caro », la Zita d’Ekaterina Bazhanova, toujours aussi expressive ici en cousine qu’en Princesse dans Suor Angelica, mais aussi James Roser ou Denis Sedov en docteur derrière la porte de la chambre où se trame le complot. Tout virevolte avec un brio étourdissant qui se conclue par une standing ovation amplement méritée !

Que nous concoctent Bernadette et John Grimmett pour l’édition 2027 ? On le saura au printemps prochain ! D’ici là, God save les Grimmett !

Alain Duault
Baugé, août 2026

Acis, Galatée et Polyphème, Don Pasquale, puis Suor Angelica et Gianni Schicchi à l'Opéra de Baugé du 23 juillet au 4 août 2026

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