Le point de vue d’Alain Duault : À l'Opéra de Paris, un Soulier sans satin !

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Ici-même, Thibaut Vicq a dit la tristesse de cette soirée de réouverture de l’Opéra Garnier avec la création de ce Soulier de Satin, pourtant très attendue, de Marc-André Dalbavie sur la pièce flamboyante de Paul Claudel. Sans doute la gageure était-elle difficilement tenable… Pourtant, on peut à partir de cette déception s’interroger à plusieurs niveaux sur ce spectacle.

D’abord, première interrogation, sur la commande : était-il raisonnable d’affronter un tel texte théâtral dont la monumentalité apparaissait d’emblée écrasante dès lors qu’on choisissait de la traiter pieusement, c’est-à-dire peureusement ? La scrupuleuse fidélité à la pièce est sans doute l’erreur initiale de ce Soulier de satin lyrique. Il eût fallu prendre un parti-pris résolu, couper largement dans le texte, condenser des scènes voire des personnages, en éliminer beaucoup pour resserrer la dramaturgie théâtrale de l’œuvre – et ainsi, en même temps, en réduire considérablement la durée ! Quand Verdi décide de se lancer dans la composition d’Otello, il se concerte avec son librettiste, Arrigo Boïto, et tranche hardiment dans le texte de Shakespeare, supprime un acte, en inverse deux autres, et aboutit à un opéra nerveux, ardent, réussi. Peut-être Stéphane Lissner, qui a passé cette commande à son arrivée à la tête de l’Opéra de Paris, eut-il pu avoir une conversation sur son choix avec le compositeur auquel il avait passé cette commande – dont Alexander Neef a hérité…


Le Soulier de satin, Opéra national de Paris ; © Elisa Haberer

La deuxième interrogation porte sur les partis-pris de Marc-André Dalbavie : pourquoi avoir finalement renoncé à écrire un opéra pour proposer à sa place une sorte de musique de scène pour une pièce de théâtre ? Car une très large part du texte est parlé – et quand il ne l’est pas, il est simplement scandé, ou traité en parlando, en Sprechgesang, en simple récitatif. C’est éviter l’écueil du chant – alors que le chant est pourtant l’essence même de l’opéra ! D’ailleurs, les rares moments où il s’astreint au chant le prouvent. Que ce soit dans les interventions de Doña Musique (lumineuse Vannina Santoni), celles de Doña Isabel (somptueuse Béatrice Uria Monzon au timbre de moire), celles aussi de Nicolas Cavallier, de Max Emanuel Cencic, de Jean-Sébastien Bou, de Yann Beuron, de tous – et bien sûr de Doña Prouhèze, admirable Eve-Maud Hubeaux, grande triomphatrice du spectacle, superlative de bout en bout avec sa voix de mezzo clair, quasi Falcon, qui sert superbement les moments de chant pur, en particulier dans ce grand duo avec Don Rodrigue qui est une page vraiment bouleversante, une réussite faisant précisément regretter que tout ne se hisse pas à ce sommet ! Pourquoi n’avoir pas voulu donner à tout l’opéra cette puissance du chant qu’on y attendait (ou pas trouvé les solutions vocales, ou pas eu le temps) ? Pourquoi tant de texte parlé sur ces grandes nappes sonores immobiles, comme un fleuve impassible au-dessus duquel les mots de Claudel se déployaient mais dont la musique de Dalbavie, sa créativité, sa modernité étaient absentes ? Quelques éclats brefs, mais souvent dans la redondance du texte, ne font pas une continuité. Et ces obsédantes et monotones nappes harmoniques avaient finalement un effet soporifique qui contredisait la flamboyance des mots.

La troisième interrogation porte sur la direction : pourquoi Marc-André Dalbavie a-t-il voulu diriger son Soulier de satin ? Pourquoi l’a-t-on laissé faire ? Un chef authentique aurait peut-être pu extirper de cette partition des arêtes, des éclats, des lignes de force, un nerf, une énergie, tout ce qui manquait là. On ne s’improvise pas chef, surtout pour une œuvre de cette dimension ! Wagner l’avait compris, Verdi l’avait compris, Messiaen l’avait compris.


Le Soulier de satin, Opéra national de Paris ; © Elisa Haberer

La quatrième interrogation touche à la réalisation scénique. Là encore, on eut pu espérer un feu créatif de la part de Stanislas Nordey, qu’on a connu plus ardent : mais on n’a vu qu’une illustration un peu plate, avec de beaux décors, ces détails de tableaux connus, pas toujours en rapport avec l’action mais toujours très décoratifs, avec de beaux costumes, mais avec une théâtralité modérée, une direction d’acteurs d’où la vie était absente et qui se contentait de mimer le texte sans creuser jamais la psychologie de ces multiples personnages, sans dessiner des lignes, sans projeter le texte et la musique dans un univers affirmé.

On était venu pour une fête somptueuse, on a vu et entendu un spectacle trop sage sur une pièce trop sage dans une musique trop sage. On s’est consolé en écoutant les voix des chanteuses et des chanteurs, presque tous français, ce qui donnait au texte toute ses chances car tous savaient parfaitement chanter cette langue qui peut si bien faire miroiter la musique. On peut seulement espérer qu’on réentendra tous ces artistes à travers les distributions des prochains spectacles de l’Opéra de Paris : ils ont montré là combien ils sont prêts à honorer tous les opéras du répertoire, dans lesquels on sera heureux de les réentendre.

Alain Duault

Le Soulier de satin, de Marc-André Dalbavie, à l’Opéra national de Paris (Palais Garnier) jusqu’au 13 juin 2021
Diffusion sur L'Opéra chez soi et Medici.tv à partir du 13 juin 2021 à 14h30, et sur France Musique le 19 juin 2021 à 20h

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