Le Château de Barbe-Bleue & La Voix humaine : deux faces d’une même tragédie

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Il ne semblait pas évident a priori de réunir en une seule soirée deux œuvres apparemment si disparates, tant dans la dramaturgie que dans l’écriture musicale : c’est pourtant ce pari que vient de gagner Stéphane Lissner qui, décidément, fait un sans faute depuis l’ouverture de sa première (vraie) saison à la tête de l’Opéra de Paris.

Le prologue du Château de Barbe-Bleue d’abord offre un joli numéro de magie avec apparition de colombe et de lapin et surtout une étonnante lévitation, avant que le spectacle commence dans un décor oppressant, grandes parois métalliques d’un gris dur, images vidéo en fond de scène, miroirs gris, un élégant canapé 1930 côté jardin, un bar du même style côté cour (sur lequel est posé un téléphone…). C’est là que Barbe-Bleue conduit Judith pour qu’elle le fasse parler : car on comprend très vite que la relation entre Barbe-Bleue et Judith est celle du psychanalyste avec son patient. Judith fait ouvrir les portes de l’inconscient de Barbe-Bleue. Ce n’est pas Judith qui a peur du château et de ses secrets, c’est Barbe-Bleue qui a peur de lui-même, peur de ce que révèlent ces tiroirs de sa mémoire, c’est Barbe-Bleue qui retrouve ses angoisses mortifères de l’enfant qu’il a été (et que les projections vidéo, façon Haneke dans Le Ruban blanc, nous montrent régulièrement, douloureusement).
Mise en scène d’une clarté efficace de Krzysztof Warlikowski en même temps que fluidité d’un discours dramaturgique qui permet la jointure avec La Voix humaine : car c’est la tragédie de la passion amoureuse qui est le point commun des deux œuvres, cette dévoration de l’autre qui fait creuser son âme jusqu’à la torture, cette torture fût-elle une jouissance obscure et non dite. Mais dans l’une comme dans l’autre pièce, c’est bien la femme qui mène la danse : impitoyable Judith du Château qui pousse Barbe-Bleue dans ses retranchements, qui le pousse à avouer, qui lui fait se remémorer cette scène fondatrice, ce moment où il a vu son père et sa mère faire l’amour ; terrible Elle de La Voix humaine qui, après être allée tirer sur son amant, lui fait au téléphone endosser ce meurtre de leur amour qu’elle a transformé en meurtre réel (selon le sens de la belle formule du psychanalyste Jacques Lacan : « Le sang rouge fait du semblant le réel »).
Quand elle arrive, titubante sur ses talons inhumains de hauteur, frôlant les tiroirs de l’inconscient dévoilé de Barbe-Bleue, on se dit que c’est une victime ; quand on découvre qu’elle a un révolver à la main, on commence à douter ; quand on voit apparaitre, un peu plus tard, cet homme, le ventre ensanglanté, qui tente de se raccrocher aux parois pour venir mourir dans les bras de sa meurtrière, on comprend. Car c’est bien Elle qui mène la danse dans cet oppressant « dialogue » à sens unique, elle qui creuse impitoyablement le cœur de cet amant qu’elle a poussé à bout, qu’elle a tué, et dont elle veut qu’il avoue, lui aussi.

Mais cette intelligence théâtrale trouve, il faut le dire, un investissement physique dans le jeu et le chant des trois interprètes, John Relya, montré comme une sorte de Dracula (mais c’est une œuvre hongroise !) à la voix de caverne sombre, voix venue du plus profond, que la basse canadienne déploie superbement ; Ekaterina Gubanova, maitresse du jeu à la Rita Hayworth, rousse à la fois tentante et glaçante, dont la voix sait aller jusqu’au bout de ses tensions ; et par-dessus tout Barbara Hannigan, toute en ardeur brûlante, la soprano canadienne se débattant dans son drame, pratiquement jamais debout, effondrée à terre, rampant, se hissant sur le canapé, roulant, et portant sa voix comme une arme ultime pour achever celui que sa passion a préféré tuer puisqu’elle ne pouvait pas le garder. Tout cela porté aussi par la direction d’Esa-Pekka Salonen qui fait sonner l’Orchestre de l’Opéra de Paris au plus haut niveau, aussi bien avec des éclats grandioses (l’ouverture de la Cinquième porte !) qu’avec des feulements de cordes, des déchirures de cuivres, des perspectives fuligineuses qui rendent l’écoute haletante. Ce sont de tels spectacles qui rappellent que, porté à ce haut niveau de réalisation, l’opéra demeure un art unique.

Alain Duault

Le Château de Barbre-Bleue & La Voix humaine à l'Opéra National de Paris (jusqu'au 12 décembre)

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