La Médée de Sonya Yoncheva à l'Unter den Linden de Berlin

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Il est des événements qu’on regrette d’avoir manqués. Il en est d’autres qu’on est heureux d’avoir vécus. C’est le cas de cette prise du rôle de Médée par l’immense Sonya Yoncheva. A 36 ans, la soprano d’origine bulgare est au sommet de ses moyens vocaux et dramatiques et elle a suscité à la Staatsoper de Berlin un triomphe auquel cette salle au public policé n’est guère accoutumée. Depuis l’Antiquité, la terrible Médée a fasciné les poètes, les dramaturges, les peintres et les cinéastes, les compositeurs aussi, de Cavalli à Pascal Dusapin en passant par Lully, Charpentier, Milhaud, Barber et même Theodorakis. Luigi Cherubini a, lui, créé sa version en 1797 sans recueillir le succès qu’il était en droit d’attendre – mais il est vrai que, après les années sombres de la Terreur, le public français n’aspirait sans doute guère à se replonger dans un tel torrent dramatique… Pourtant cette Médée, encore classique, dans la lignée de Gluck, mais déjà romantique, annonçant la puissance d’un Beethoven, renaitra dans la seconde moitié du XIXème siècle en Allemagne. Mais c’est bien sûr la résurrection opérée par Maria Callas en 1953 (en italien) qui redonnera à cette tragédie lyrique la place éminente qu’elle mérite. L’événement berlinois était donc à plusieurs niveaux : retrouvailles de la version originale en français, direction de Daniel Barenboim, mise en scène d’Andrea Breth, une grande femme de théâtre (par ailleurs directrice du Burgtheater de Vienne), et distribution de haut vol avec la prise de rôle attendue de Sonya Yoncheva.

L’éclatante réussite de l’événement s’appuie sur plusieurs piliers : la direction de Daniel Barenboim d’abord, à la tête de la Staaskapelle de Berlin et de son Chœur, sachant comme toujours souligner les contrastes à l’intérieur de la partition, faisant admirablement sonner ses bois et ses cuivres, trouvant une agogique qui donne à l’œuvre un mouvement intérieur très dynamique. Mais cette ardeur symphonique se déploie en osmose parfaite avec le tissage des voix réunies, du Créon de Iain Paterson, à l’expression d’une humanité bouleversante (en dépit d’une faiblesse du registre grave qui, à partir du bas médium, rend la voix cotonneuse et sans projection), au Jason de Charles Castronovo, toujours juste dans la figuration de son personnage, porté par une voix pleine, homogène (quelles que soient les légères réserves qu’on puisse émettre sur le serrage de certains aigus ou quelques sons trop nasalisés), en passant par la Néris de Marina Prudenskaya, superbe dans son air du deuxième acte, avec basson obligé, qu’elle déroule en grande musicienne. Mais ce sont les deux héroïnes féminines qui, bien sûr, concentraient l’attention du public international réuni à l’Opéra d’Unter den Linden. On est d’abord heureux (et fiers !) de voir notre compatriote, la jeune Elsa Dreisig, aux premières loges de cette production événementielle : son timbre luit à nouveau avec ces mêmes couleurs argentées qui rendent sa voix si attachante (même si le registre très aigu de Dircé n’est peut-être pas le mieux à même de lui permettre d’en déployer le moiré). Bien sûr, elle domine sa partie avec cran mais sans toujours lui conférer le mordant auquel elle nous a habitués : comme c’est une grande artiste, elle brille mais on pressent qu’elle peut aller encore bien plus loin. Son récent disque, Miroirs (Erato), montre d’ailleurs l’infinie palette de ses ressources : on sera heureux de la réentendre très vite.


Sonya Yoncheva (Médée)

Mais c’est bien sûr avant tout pour la prise de rôle de Sonya Yoncheva qu’on avait fait le voyage à Berlin – et l’on n’a pas été déçu ! On a en effet bien rarement éprouvé une telle émotion par la conjonction d’une intensité à la fois vocale, musicale et dramatique. Sonya Yoncheva est, m’a-t-elle dit, fascinée par « cette femme cassée, touchante, qui n’a peur de rien et qui aime avec une effroyable passion » : en ces quelques mots, elle montre toute la construction de son personnage, cette force et ce fracas intime, cette douleur et cette irrémédiable puissance. Elle vient de loin, cette Médée, du désert, de l’au-delà du monde, de la déchirure presque primitive, animale, qui la conduit à balayer tout de son souffle de feu. Car elle est déjà au-delà de l’amour et du désir, presque même au-delà de la mort, au-delà de l’humaine condition : elle rampe, elle murmure, elle crie, elle n’est qu’ardente haine. Grande sœur de Salomé qui n’est plus de ce monde quand elle fait décapiter Jochanaan pour embrasser sa bouche sanglante, cette Médée telle que l’incarne Sonya Yoncheva échappe à la raison, échappe à toute logique, même à celle du destin, elle n’est qu’un bloc de violence qui appelle la malédiction. Pourtant il faut, pour porter ce rôle à ce niveau, non seulement la compréhension et l’intelligence de l’expression dramaturgique mais aussi, mais surtout, une forge vocale comme il en existe peu ! Qui possède aujourd’hui au monde un tel timbre d’airain, qui possède une telle intensité dans la projection, qui possède une telle ressource de souffle ? Et qui serait prête à prendre autant de risque, à se jeter dans ce rôle et dans ce chant avec une telle sauvagerie sans s’y brûler, en sachant toujours pousser à bout l’expression vocale sans jamais perdre les réserves qui lui permettent de relancer sans cesse cet impressionnant moteur sonore. Tout cela avec une musicalité de chaque instant, des couleurs qui sont d’un Caravage vocal, une présence qui vous agrippe et ne vous lâche plus ! Elle va au bout d’elle-même, elle va au bout de son corps embrasé, exalté, elle va au bout de son rôle : ne restent que le sang, la douleur et la mort. Et cette ovation qui libère le public car Sonya Yoncheva l’a mené si loin en enfer qu’il respire en hurlant sa joie. Sans doute en 1953 Maria Callas a-t-elle su clouer le public de Florence avec la même force brûlante. Soixante-cinq ans après, Sonya Yoncheva donnera longtemps des souvenirs à tous ceux qui ont vécu avec elle cette Médée superlative.

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Les métamorphoses de Médée

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On n’a rien dit de la mise en scène d’Andrea Breth : il est vrai que là n’était pas l’événement. Pourtant, la dramaturge allemande a proposé une vision qui n’est pas dénuée d’intérêt. Elle situe l’action dans les réserves du Musée de Corinthe où, derrière des rideaux de fer destinés à les préserver, les collections sont entassées dans des caisses que les employés du Musée, en uniforme très RDA, tissu usé, perruques grises, comme rongés par le temps, s’emploient à classer. Mais en ouvrant ces caisses, en confrontant le présent au passé, celui-ci revient, de loin, de l’autre côté du désert, de l’autre côté du temps – incarné par Médée et sa suivante, vêtue, elles, à la mode de ce temps lointain, faisant tache au milieu de ces contemporains, tel Créon, en directeur de ce Musée qui veut marier sa fille Dircé à un de ses cadres, Jason, affublé d’un costume étriqué de jeune cadre du Musée... Tout cela fonctionne sans doute dramaturgiquement mais banalise quelque peu la force irradiante de l’œuvre, en dépit d’une direction d’acteurs très travaillée, très théâtrale.

Parce que l’intensité de cette Médée, la puissance de la musique et par-dessus tout l’interprétation bouleversante, exceptionnelle, unique de Sonya Yoncheva emportent tout : c’est ce souffle vocal et musical qui résonne et résonnera encore longtemps !

Alain Duault
(Berlin, 20 octobre 2018)

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