Festival d'Aix-en-Provence : Così lourdingue

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Cosi fan tutte est un pur chef-d’œuvre de sédimentation signifiante et, de ce fait, un des ouvrages les plus difficiles à mettre en scène. Dans les réalisations récentes, seule l’exceptionnelle proposition de Claus Guth à Salzbourg, huis clos de chambre traversé par l’irruption d’une Nature qui figurait l’irrésistible poussée du désir, semble avoir atteint le cœur de cette subtile dialectique du texte et de la musique. Car il faut, là plus que jamais, mettre en scène la musique qui dit l’essentiel derrière le pré-texte des mots. L’écueil principal de la mise en scène du cinéaste Christophe Honoré à Aix est justement qu’il a mis en scène le texte, auquel il a ajouté un second texte – mais en éludant la musique.

Qu’il choisisse de situer l’action en Erythrée à l’époque de Mussolini peut être une option – encore qu’on peine à en comprendre la détermination – mais il faut ensuite que ce choix serve à éclairer l’essence de la pièce, c’est-à-dire la construction des rapports en miroirs décalés puis brisés entre les personnages. C’est ce que fait entendre la musique : c’est ce qu’on ne voit pas ici ! Car ce n’est pas en ajoutant un second discours sur les horreurs du colonialisme – ce qui produit bien évidemment un effet consensuel –, qu’on donne au premier discours, celui de Mozart appuyé sur Da Ponte, un commencement d’élucidation de cette belle et terrible machine désirante et cruelle mise en place par Don Alfonso. 


On a constamment l’impression d’images plaquées sans nécessité – et qui, finalement, n’échappent pas au premier degré de la farce (c’est flagrant dans le 1er acte en particulier), faisant de ce théâtre lourdingue une illustration plate du seul livret dans un décor décalé (par ailleurs très réussi, avers et revers d’une vaste maison coloniale qui réjouit l’œil – sans pour autant apporter rien de signifiant). Et comme la direction d’acteurs est le plus souvent tout aussi convenue que le propos, en particulier du côté des garçons, on ne comprend guère où l’on veut nous mener – sinon loin de Mozart !

Quant à cette miraculeuse musique de Mozart, elle ne sort pas non plus toujours à son avantage de cette représentation. Incontestablement, les trois femmes imposent chacune leur présence à travers trois vraies incarnations vocales et scéniques – avec la Fiordiligi subtile, légère comme un papillon secoué par la tempête, de la soprano néerlandaise Lenneke Ruiten, voix claire et frémissante, sachant aller chercher de belles ressources dans un déchirant Per pieta, avec la Dorabella au timbre charnu de Kate Lindsey, dont l’ambiguïté de la couleur vocale résonne bien avec l’ambiguïté de son rapport au sentiment amoureux, avec enfin l’éblouissante Despina de Sandrine Piau, au chant vif comme le gingembre et d’une présence scénique étourdissante qui projette son personnage vers une modernité vivante. On n’en dira pas autant des trois hommes, du Ferrando insipide de Joel Prieto (qui réussit à rendre quasi ennuyeux son Una aura amorosa !) au Guglielmo pataud et vocalement lourd de Nahuel di Pierro et jusqu’au Don Alfonso à la voix usée plus que de raison de Rod Gilfry.
Enfin, si l’Orchestre Baroque de Fribourg demeure bien sec de matière sonore et sans vraie séduction, la direction souple, fine, flexible, vivante de Louis Langrée dynamise néanmoins la représentation et fait entendre le bonheur d’une musique – dont on aurait pourtant aimé qu’elle soit portée par des images à sa hauteur.

par Alain Duault

Così fan Tutte au festival d'Aix en Provence, jusqu'au 19 juillet 2016

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