Béatrice et Bénédict, au bon format au Palais Garnier

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Dans le cadre du Cycle Berlioz entamé avec La Damnation de Faust (qui, en dépit d’une distribution superlative, conserve le goût amer d’un spectaculaire échec scénique), l’Opéra de Paris proposait une version originale du petit opéra inspiré de Shakespeare qu’est Béatrice et Bénédict. On est loin bien évidemment des grandes fresques tragiques comme Macbeth, Hamlet ou Le Roi Lear mais dans le Shakespeare plus divertissant, celui du Songe d’une nuit d’été.

Pourtant cet « opéra italien fort gai » auquel songeait Berlioz exige un cadrage à la fois musical et théâtral qui lui évite de n’être qu’une petite pochade pour pouvoir créer une atmosphère. La musique y concourt beaucoup et, dès l’Ouverture, si élégamment menée par Philippe Jordan à la tête d’un Orchestre de l’Opéra de Paris aussi virtuose que transparent, on sait qu’on va être à la fête. Coloriste, aquarelliste, Philippe Jordan excelle à capter les climats de ce bref opéra et à porter, dynamiser, élever une troupe vocale qui respire aux sommets.

Car Stéphane Lissner, avec son directeur de casting Elias Tzempetonidis, a réuni la crème des chanteurs français pour chacun des rôles de cet opéra charmant qui ne nécessite pas des formats vocaux exceptionnels mais un appariement des voix qui soit un alliage sonore, une alchimie réussie, où les timbres ricochent les uns sur les autres dans un jeu de miroirs dont la musicalité doit demeurer le maître-mot. Qu’on en juge : Stéphanie d’Oustrac, Béatrice conquérante et adorablement boudeuse, avec sa voix corsée, concentrée sur un haut médium sonore et sensuel, Sabine Devieilhe, miracle d’effervescence vocale, projetant chaque son avec une évidence dont tout effort semble banni, le souffle modulé pour colorer chaque phrasé, chaque inflexion de son Héro, Aude Extrêmo, en Ursule, voix ambrée, ombreuse mais portant cependant ses mots avec une richesse d’articulation qui dissipe le brouillard pour affirmer au contraire une manière de conscience troublante, Florian Sempey, comme toujours juste, vocalement autant que scéniquement, sachant s’amuser tout en conservant une classe et ce rayonnement irrésistible qui le caractérise en Claudio, tous sont superbes. Et cela vaut des moments de beauté pure, d’émotion pure, dont le duo nocturne de Héro et Ursule qui conclue le premier acte atteint au sublime : le mariage des timbres de Sabine Devieilhe et Aude Extrêmo est exceptionnel et produit un effet d’apesanteur sonore qui emporte. Quelques bémols pourtant avec Laurent Naouri, Somarone extraverti mais à la voix déchirée ; avec le ténor anglais, Paul Appleby (qui remplace Stanislas de Barbeyrac, souffrant), voix terne et chant sans éclat ; avec les comédiens surtout, sans aucune présence (même Didier Sandre, pourtant d’ordinaire si juste), connaissant mal leur texte qu’ils semblent avoir à peine répété !

Pourtant, le dispositif visuel de cette « mise en espace » constitue le bon format pour une petite œuvre telle ce Béatrice et Bénédict : quelques accessoires simples, des costumes de bon aloi (sauf la robe bien vieillotte dont est affublée Aude Extrêmo, qui mérite mieux !), un jeu point trop souligné mais signifiant. Tout cela fait passer une soirée qui, sans être inoubliable, est agréable et offre au public l’occasion d’entendre une œuvre française défendue par une distribution française : c’est aussi la mission de notre Opéra National.

Alain Duault

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