À l'Opéra de Paris, Iphigénie au miroir

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La reprise d’Iphigénie en Tauride de Gluck à l’Opéra Garnier est l’occasion d’une réflexion sur une proposition théâtrale moderne qui peut bousculer, déranger mais aussi donner une dynamique nouvelle à une œuvre qui n’appartient pas à l’univers favori des lyricophiles. Car, il faut bien le reconnaître, Iphigénie en Tauride n’apparait pas d’emblée comme une œuvre propre à susciter ces emballements irrépressibles qui sont liés aux blockbusters de l’opéra italien : pas de contre ut lancé comme un étendard ni de chœur chauffé à blanc mais une méditation amère portée par un chant superbe de tension intérieure, déclamation sans ostentation, expression d’une émotion désolée. Mais comment éclairer aujourd’hui, à notre époque où la mythologie a été depuis bien longtemps rangée au magasin des accessoires, cette lente déchirure à l’œuvre dans le cœur d’Iphigénie ? Raconter littéralement la pièce serait le meilleur moyen de la renvoyer à une convention qui étoufferait ce qu’elle recèle. Or Iphigénie en Tauride a beaucoup à nous dire sur notre humaine condition pour peu qu’on prenne la peine de l’entendre, au double sens de ce mot. C’est pourquoi Gérard Mortier, qui a été un directeur de l’Opéra de Paris préoccupé d’éclairer nombre de chefs-d’œuvre (et qui, de ce fait, s’est parfois trompé dans ses choix théâtraux quand il a voulu plier des œuvres à un seul « concept »), avait imaginé de proposer la mise en scène de l’opéra de Gluck à ce passionnant homme de théâtre qu’est le polonais Krzysztof Warlikowski. Stéphane Lissner rend d’ailleurs hommage à son prédécesseur par un texte liminaire qu’il signe dans le programme du spectacle.
A sa création en 2006, le spectacle de Warlikowski avait fait scandale ; aujourd’hui, s’il suscite quelques remous, ceux-ci sont sans commune mesure avec la bronca d’il y a dix ans ! Sans doute parce que, en dix ans, le creusement théâtral des œuvres a continué d’avancer, produisant d’indéniables réussites (et de non moins indéniables échecs – mais chercher ne permet pas toujours de trouver !...). Aussi parce que, c’est la marque d’une grande maison, Warlikowski est revenu et a repris sa mise en scène, l’a épurée de détails superfétatoires et l’a concentrée. Surtout, le public a appris à analyser la proposition de tel ou tel metteur en scène plutôt que de rejeter en bloc, dans un refus primaire, ce qui lui semble a priori obscur ou « laid » (ce concept de « laideur » s’attachant le plus souvent à l’univers esthétique, décoratif, plutôt qu’à la logique théâtrale d’une mise en scène).


Iphigénie en Tauride © Guergana Damianova / OnP


Iphigénie en Tauride © Guergana Damianova / OnP

Que montre donc Krzysztof Warlikowski ici ? Il nous montre ce qui se défait : la vie est un tissu qui s’effiloche, tout passe si vite et bientôt ne demeure que ce léger rien des choses qui ont fui. Iphigénie a vieilli, elle est seule dans une maison de retraite où elle attend la mort en compagnie de plusieurs autres femmes, elles aussi glissant sur la pente de l’âge. Et elle regarde autour d’elle, elle se souvient de ce rêve qui l’a ramenée dans « le palais de son père », elle remonte dans sa mémoire en lambeaux, elle revit tel ou tel détail, s’accroche à tel autre et dans ce kaléidoscope mémoriel, elle affronte ce drame de sa famille, son père Agamemnon assassiné par sa mère Clytemnestre, puis vengé par son frère Oreste. Et ce jeune homme, là, qui ressemble à son frère et la trouble et qu’elle va devoir tuer…
Tout se tisse et se mêle dans un jeu de miroirs infinis : Iphigénie est hantée par elle-même, par ce passé qui déchire son présent, par ce temps qui glisse sur elle, en elle. C’est donc une histoire de famille(s) qui nous interroge, car elle nous met face à notre propre décrépitude, face à l’âge qui vient et nous poursuit comme un cheval noir. Tout est tragique dans cette histoire parce que c’est notre histoire : c’est bien pourquoi Warlikowski met un miroir entre la scène et nous, les spectateurs. On songe aux stances de Corneille : « Marquise, si mon visage / A quelques traits un peu vieux, / Souvenez-vous qu’à mon âge / Vous ne vaudrez guère mieux ». Et l’on (re)voit ce ruban qui déroule le cours du temps, cet enfant nu devenu un homme mais qui se jette encore (Œdipe) sur cette femme (Jocaste) pour sucer son sein, ces rencontres, ces cérémonies, ces moments de rêverie où les souvenirs passent comme la fumée d’une cigarette qu’Iphigénie écarte d’un geste de la main : Warlikowski ne souligne rien lourdement, il esquisse, dessine, colore légèrement et envoie des images, certaines filmées, d’autres « réelles » qui tissent sans qu’on les saisissent toutes ce manteau de mémoire et de douleur dans lequel s’enveloppe la malheureuse Iphigénie. C’est un travail théâtral très fin, très subtil, parfois énigmatique comme l’est toute vie – et qui nous interroge, nous met face à nous même : n’est-ce pas le projet de toute véritable mise en scène qui veut creuser une œuvre d’hier pour lui donner la possibilité d’être entendue aujourd’hui ?

Qu’on ait noué tous les fils de ce récit diffracté ou seulement quelques-uns, on est de toutes façons largement comblé par l’excellence de l’interprétation musicale, du fait essentiellement des trois interprètes principaux, d’abord le baryton canadien Etienne Dupuis en Oreste, voix riche de couleurs et engagement dramatique intense, le ténor français Stanislas de Barbeyrac, équilibrant l’énergie et la poésie dans un chant qui met en valeur son timbre soyeux, et la magnifique Iphigénie de Véronique Gens, à la présence fascinante et à la voix toute vibrante des brûlures qui hantent son personnage. La beauté de sa déclamation lyrique, la clarté frémissante de ses aigus et cette lumière intérieure qui émane d’elle, tout concourt à une émotion palpable qui ne retombe à aucun moment. On oubliera en revanche le Thoas aux sons tubés et à la voix rêche de Thomas Johannes Mayer, seul écart négatif de cette distribution homogène, dirigée avec attention par Bertrand de Billy, une attention sans doute trop scrupuleuse, manquant parfois de cette braise qui gronde dans la musique et qu’on entend dans les voix, comme on en voit l’écho miroitant sur la scène.

Alain Duault

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