Une affaire de notes qui dénote à l'Opéra de Lyon

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Début mai, le site Mediacités (qui vient tout juste de s’implanter à Lyon) signait sa première enquête et s'intéressait au train de vie du directeur de l’Opéra de Lyon, Serge Dorny, jugé très dispendieux au regard des 3 500 copies de documents comptables examinés par le média. Dénonçant une « vie de diva » et des notes de frais pouvant atteindre entre 8000 et 8500 euros mensuels, l’enquête avait alors fait grand bruit – entachant au passage le prix reçu aux International Opera Awards par l'Opéra de Lyon (lire notre actualité à ce sujet), avant que les remous ne se calment suite aux justifications du principal intéressé.
Les personnels de l’Opéra ont néanmoins relancé le débat en diffusant une note interne, sous forme de communiqué auprès de plusieurs médias. Ils y exprimaient leur mécontentement et leur « profonde indignation quant au niveau des dépenses du directeur général, notamment concernant les frais de restaurant et d’hôtel ». Afin de mieux comprendre les différents points de vue de cette affaire, nous nous sommes également tournés vers le directeur de la maison lyonnaise en personne, qui a accepté de répondre à certaines de nos questions.


Serge Dorny ; © DR

Serge Dorny a avant tout tenu à rappeler que « [son] action et [sa] responsabilité à la direction de l’Opéra de Lyon consiste à faire de cette maison, avec l’ensemble de ses équipes, un théâtre d’excellence et de rayonnement national et international – avec des artistes confirmés et de nouveaux talents ; et un théâtre ouvert et accessible au plus grand nombre, notamment par le biais de notre politique d’action et de développement culturels », une politique qui « nécessite de mobiliser des ressources financières qui seules permettent de maintenir et de développer pleinement nos projets et notre dynamique » à l’heure où « les subventions publiques se restreignent ».
Il faut préciser qu’en effet, la subvention de la Métropole a baissé de 3 % en 2016, puis à nouveau de 3 % en 2017, et que celle de la région a elle aussi baissé de 5 % en 2016 puis de 3 % en 2017. Face à ces baisses de dotations, la maison est donc contrainte de trouver d’autres financements et d’autres partenaires, ce qui implique des rencontres et des déplacements. Selon le directeur de l'Opéra de Lyon, ces derniers se sont montrés fructueux, et ces dépenses font figure d'investissements, rentabilisés par leurs résultats. Serge Dorny poursuit : depuis qu’il a pris « la direction de l’Opéra de Lyon en 2003, les recettes propres ont doublé et sont ainsi devenues, après la subvention de la Ville de Lyon, la deuxième source financière de la maison ». Serge Dorny « souligne également que les exercices budgétaires de l’Opéra de Lyon ont toujours été en équilibre, et ils le demeurent ». Enfin, « pour donner quelques exemples, [ses] déplacements servent entre autres à la découverte et à la promotion de jeunes talents ; [il a] ainsi, dès 2005 et jusqu’en 2011, invité Kirill Petrenko à l’Opéra de Lyon pour sept séries de spectacles lyriques. Le jeune chef d’alors va aujourd’hui prendre la direction de l’Orchestre philharmonique de Berlin ; ces déplacements ont permis également à l'Opéra de Lyon de coproduire avec, entre autres, le Metropolitan Opera de New York, Covent Garden de Londres, la Scala de Milan, le Teatro Real Madrid, la Canadian Opera Company, le Bayerische Staatsoper de Munich ou encore l'Opéra de Perm… ». Difficile donc d’ignorer les retombées positives de ces déplacements et des frais qu'ils impliquent.

Mais difficile aussi, au vu des sommes mentionnées, de ne pas comprendre l’indignation de certains salariés qui estiment que « le rayonnement de l’Opéra, souhaité par les partenaires publics, ne saurait justifier un tel niveau de dépenses […] à l’heure où notre société exprime un fort désir de moralisation des dépenses publiques, les personnels, eux-mêmes soumis à des règles, exigent qu‘il en soit de même pour les cadres dirigeants afin d’empêcher de tels abus. » Ils critiquent également « le train de vie luxueux de [leur] Directeur, et d’autre part, les efforts d’économie constants demandés aux salariés. La direction a un devoir d’exemplarité vis-à-vis des personnels et du public. »
Une indignation qui fait notamment écho à certaines notes de frais portant sur des hôtels luxueux ou le remboursement de pourboires (justifié par des notes manuscrites), ou encore cet exemple de l’achat de deux stylos à Paris en octobre 2013, dans une boutique proche des Champs-Elysées, le premier à 650 euros et destiné à être un cadeau, le second à 600 euros vraisemblablement pour le directeur lui-même, qui revient en boutique deux ans plus tard afin de faire justement réparer un stylo pour la somme de 195 euros**. Et a contrario, l'examen des notes de frais publiées fait tout autant état du remboursement de tickets de métro (une pratique courante dans la plupart des professions) ou de notes de restaurants « de standing », que Serge Dorny justifiait sur France Musique comme une « forme de coutume ». Difficile en effet de convaincre des partenaires potentiels d’investir dans l’Opéra dans le cadre de déjeuners d'affaires dans un petit bouchon « attrape touristes ».
Et Serge Dorny de préciser : « Bien entendu, je comprends que le montant de mes frais de mission ait pu heurter. Il faut souligner qu’ils ont permis une forte croissance des recettes propres et il est à noter que les chiffres avancés correspondent à des exercices passés*, que depuis 2015 ces montants ont été réduits de 23%, et que cette tendance perdure. En tant que directeur, je ne m’exclus donc pas des efforts financiers nécessaires ». Les efforts qui seraient donc aujourd'hui partagés aussi par la direction et la Chambre régionale des Comptes n’a pour sa part pas jugé ces frais excessifs (même si son dernier rapport officiel date de 2012).

Mais au-delà de la dimension strictement financière de l'affaire, les révélations (ce sont des personnels de l’Opéra de Lyon qui ont contribué à fournir les photocopies des notes de frais à l’origine de la polémique) démontrent aussi un malaise plus généralisé au sein de la maison lyonnaise.
Alors que Serge Dorny devait quitter Lyon pour Dresde il y a trois ans, le ministère de la Culture de l’Etat de Saxe l’avait remercié avant même sa prise de fonctions, ajoutant que le directeur avait été « incapable d’établir une relation fructueuse et de confiance avec l’équipe artistique et administrative » – même si la raison de ce remerciement s'est avérée autre. Depuis, Serge Dorny a remporté son procès pour licenciement abusif et a repris ses fonctions au sein de la maison lyonnaise, épaulé par la Ville de Lyon. Certains salariés avaient alors déjà fait part de leur mécontentement vis-à-vis de sa direction, jugée trop autoritaire, expliquant que le directeur « règne plus qu’il ne dirige » (selon une source anonyme). Ces personnels avaient alors fait connaître leur désarroi dans une lettre adressée notamment au ministère de la Culture, dans laquelle ils disaient que « depuis son arrivée en 2003, Serge Dorny a été incapable d’instaurer des relations humaines saines et fructueuses ».
Une campagne avait alors été lancée au sein de l’Opéra de Lyon afin d’établir une meilleure atmosphère de travail, mais le dernier communiqué transmis par les personnels montre qu'il reste du chemin à parcourir et dénonce un malaise plus grave : « Nous constatons que malgré les promesses et les engagements de la direction, des salariés, notamment parmi le personnel féminin, sont victimes de harcèlements réguliers de la part de certains cadres dirigeants ». Une accusation grave, que nous avons soumise à Serge Dorny et qui répond : « Sur la question toute différente des relations humaines et du harcèlement, j’y suis particulièrement attentif. Comme dans quasiment toute entreprise et toute collectivité humaine, certains comportements et certaines tensions peuvent se manifester. Cela peut faire l’objet de signalements au comité d’entreprise et/ou au CHSCT ».


Opéra de Lyon depuis l’Hôtel de Ville ; © DR

Ainsi, ces révélations quant au train de vie de la direction de l'Opéra de Lyon, soulignées par les communiqués des personnels de l'établissement, semblent avoir pour principale répercussion un coup de projecteur non désiré sur la maison lyonnaise, mais aussi le comportement de « certains cadres dirigeants », en plus d'une image ternie de sa direction auprès des usagers, même si à ce jour, elles ne semblent pas impacter l’image de l’Opéra en lui-même. Reste à en déterminer les éventuelles conséquences dans un avenir plus ou moins lointain : la Métropole et la Ville de Lyon ont fait savoir qu'elles entendaient examiner l'affaire. Myriam Laïdouni Denis, élue RCES, membre de la commission culture ainsi qu'élue au conseil régional Auvergne-Rhône-Alpes, a ainsi déclaré : « Comme beaucoup, j’ai été très choquée de ces révélations […] En tant qu’élue, j’ai alerté sur la délocalisation pratiquée par l’opéra de Lyon***, je lance une nouvelle alerte pour qu’un contrôle de l’utilisation de l’argent régional soit effectif. La Vice-Présidente Verney Carron [également élue au conseil régional Auvergne-Rhône-Alpes] m’a assurée poser la question lors du prochain Conseil d’Administration de l’opéra. Pour ma part, je continuerai à suivre l’affaire en prêtant une attention particulière aux préoccupations du personnel de l’opéra et des syndicats » (lire la source).

Elodie Martinez

 

*Les chiffres cités par Médiacités reposent sur des notes de frais datant de 2013 à 2015.
**Chiffres donnés par Médiacités.
***Il n'y a en réalité pas de « délocalisation » des activités de l'Opéra de Lyon : il arrive à l'établissement de sous-traiter ponctuellement des travaux de décors à l’étranger (notamment en Italie), en cas de surcharge de travail de ses propres ateliers. Il ne s'agit donc pas de « délocaliser » ce travail.

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