Thomas Adès, contemporain pragmatique

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Il y a, au XXe siècle, une mystique de l’opéra, celle de l’œuvre impossible et souvent unique, Schönberg ne parvenant jamais à trouver une conclusion satisfaisante à Moïse et Aron, Messiaen livrant à 75 ans, après huit ans de travail, un Saint François démesuré et fascinant. Et il y a les autres, les compositeurs qui ont pu tracer tout au long d’une carrière un parcours continu et dense, comme Britten ou comme Henze. Thomas Adès, compositeur anglais de 45 ans, est plutôt de ceux-là. L’œuvre que lui avait commandé Alexander Pereira en 2012, et qui vient remplacer le futur premier opéra du nonagénaire György Kurtág toujours inachevé, n’est certes que son troisième opéra, mais ses deux premiers suffisent à montrer qu’Adès sait ce que veut dire le théâtre en musique.

Quelle différence, pourtant, entre ces deux œuvres ! La première, Powder her face, créée à Cheltenham en 1995, pourrait être placée dans la continuité des opéras de chambre de Britten, avec son effectif d’une quinzaine de musiciens et sa structure compacte de moins de deux heures, mais le sujet, lui, tient plus de la presse people que des sources d’inspiration habituelles de la figure tutélaire de l’opéra britannique. L’héroïne est certes duchesse, mais son histoire est sulfureuse : c’est celle d’une décadence, à force de sexe et autres ingrédients. Le succès de l’opéra, qui ne cesse d’être repris pour de nouvelles productions, tient en partie à ce sujet à sensation, en partie aussi à ses effectifs réduits qui le rendent peu coûteux à monter ; mais il est dû aussi, naturellement, à la musique d’Adès, à son ironie, à sa tendresse aussi pour le personnage central.


Création mondiale du Festival de Salzbourg 2016, The Exterminating Angel (adapté du film de Luis Buñuel) met en scène un huis-clos.
Un « territoire » qui fascine le compositeur

Thomas Adès du fait de cette « illusion d’individus enfermés dans une pièce, alors qu’ils sont pris au piège dans leur propre tête ».

Dix ans plus tard, le cadre est plus prestigieux – le Royal Opera –, l’orchestre beaucoup plus fourni, et le sujet plus classique. C’est même la quintessence de la culture classique britannique, La Tempête de Shakespeare, qui sert de livret, et cette fois Adès bénéficie du meilleur de l’école de chant britannique. Ne citons que les ténors de la création : Toby Spence, Ian Bostridge, John Daszak, Philip Langridge ! Adès n’écrit pas sa musique pour des interprètes spécialisés, et le succès public incontestable de l’opéra, qui a notamment été repris en 2012 au Met, tient aussi au fait qu’il écrit pour de vraies voix d’opéra à qui il permet de briller : outre toute cette belle série de ténors, le rôle d’Ariel est confié à une soprano colorature chargée de donner par la voix une équivalence aux acrobaties de l’elfe shakespearien. Dans son ensemble, la musique peut être considérée comme un bel exemple d’une sorte de style composite qui est sans doute la marque d’une bonne partie de la création lyrique de ces dix ou vingt dernières années. Adès n’est pas un héritier de l’école de rigueur musicale qu’ont pu incarner, sous des formes très diverses, l’école de Vienne, Boulez ou aujourd’hui Salvatore Sciarrino, qui a d’ailleurs composés quelques-uns des chefs-d’œuvre du répertoire récent ; mais il n’est pas non plus nourri aux facilités sirupeuses des tenants d’un style lyrique accroché à la tonalité et à la mélodie, inspirés de Puccini ou de Korngold, tels qu’on en trouve beaucoup de l’autre côté de l’Atlantique. Adès connaît et sait employer les techniques contemporaines de composition ; il sait aussi écrire des mélodies les plus identifiables et consonantes qui soient. Son travail de compositeur consiste donc à jongler entre tous ces styles et toutes ces influences, non pas par goût de la virtuosité, mais pour rendre compte des composantes les plus hétérogènes du livret.

La Tempête, de ce point de vue, avait de quoi le combler : entre le monstre Caliban et l’innocente Miranda, les courtisans du bateau naufragés et le sévère Prospero, les scènes d’amour et les naufrages, il y avait de quoi faire se succéder les styles les plus divers, toujours dans la continuité d’un orchestre coloré et expressif.
À Salzbourg, c’est L’Ange exterminateur de Buñuel qui l’a inspiré, avec la collaboration pour le livret du metteur en scène Tom Cairns, qui avait déjà participé à la création de La Tempête : Shakespeare est très loin de cette histoire très latino-américaine où les invités d’une soirée se trouvent sous l’emprise d’une force diffuse qui les empêchent de quitter les lieux ; les spectateurs de Salzbourg s’y reconnaîtront peut-être, d’autant plus que ces messieurs et dames sortent justement d’une représentation d’opéra. Avec la galerie de portraits improbables, flamboyants et grotesques qu’un tel sujet offre à Adès, son éclectisme volontiers esthète trouvera certainement à s’employer.

La très longue distribution, où de grands noms comme Anne Sofie von Otter, Thomas Allen ou John Tomlinson voisinent avec les nouvelles générations, d’Amanda Echalaz à Frédéric Antoun ou Audrey Luna : le beau chant, c’est déjà sûr, sera de la partie. La liste des coproducteurs atteste que le monde lyrique n’attend pas un échec de ce nouvel opéra : après Salzbourg sont annoncés le Royal Opera, le Met et l’opéra de Copenhague. Et demain le reste du monde.

Dominique Adrian

 

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